DÉTAIL D’UNE DES TOURS D’ANG-KOR-VAT

Nous déjeunons vite, mais mal ; et, après avoir fait ces derniers paquets où l’on oublie toujours quelque chose, nous partons enfin. Oui, je n’ose y croire, nous partons !

A deux heures et demie, devant toute la population rangée sur notre passage, nous démarrons fièrement, suivis de nos cinq charrettes, aux accords nostalgiques de la sirène qui provoque les acclamations de la foule. C’est un beau spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux, sinon des oreilles…

Au sortir de Tapang-Prey, le chemin très étroit serpente sous les branches et nous le trouverions ravissant s’il n’était ensablé au point de rendre la seconde vitesse plus que réglementaire.

Pendant deux kilomètres tout va bien, si bien même que, sans faire part de mes impressions à mes compagnons de voyage, je me dis à part moi :

— C’est trop beau pour que ça dure !

Mon pessimisme a raison et, tout à coup, sans motif apparent, le moteur s’arrête net.

Je ne lui ménage pas les commentaires les plus sévères, mais on connaît la sombre hostilité des objets inanimés : elle n’est rien auprès de celle des machines !

Guérin, qui sait combien les paroles sont inutiles en pareil cas, prend le parti de descendre sans rien dire : mais que son silence est éloquent ! Il ouvre le capot. Comme il arrive toujours quand c’est sérieux, tout a l’air d’être en bon état. Notre brave mécanicien lève au ciel un regard désespéré…

Enfin, en inspectant le carburateur, il découvre qu’au lieu d’essence, c’est de l’eau pure qui arrive ! Or, les moteurs à essence manifestent à l’égard de l’eau pure une aversion qu’on peut comprendre sans être pour cela alcoolique soi-même. Le mien ne fait point exception à la règle : ce liquide anodin ne lui dit rien qui vaille, et il vient de se mettre en grève.