Levés dès l’aube (et pour cause ! : les aboyeurs se sont surpassés), nous nous remettons à démonter la tuyauterie ; en soufflant avec une pompe nous parvenons à chasser l’eau perfide qui était restée au fond. Il en sort deux ou trois litres : la protestation du moteur n’était donc que trop légitime.
Enfin, cette fois-ci tout est prêt… (Touchons du bois, comme dit Guérin) et peut-être allons-nous pouvoir quitter définitivement cet endroit de malheur.
Le déjeuner vite expédié, nous nous mettons en route tout comme hier, avec le même appareil et la même solennité. Pourtant (serait-ce une illusion ?) les acclamations me paraissent moins nourries et moins éclatantes… Les ironiques indigènes commenceraient-ils à douter des merveilles de la science européenne ?
Nous reprenons le joli chemin creux qui fuit en zigzag à travers la forêt… Hélas, le joli chemin creux se conduit comme un cul-de-sac. Impasse et manque ! Évidemment il ne peut nous supporter… Après quelques tours de roue, nous voilà si bien ensablés qu’il est impossible d’aller plus avant.
Comme le chef du village a eu la gentillesse de nous accompagner (peut-être prévoyait-il notre nouvelle panne ?), je lui fais demander, en désespoir de cause, quatre buffles pour nous traîner jusqu’à Tampho.
Nous ne sommes pas très renseignés sur la distance qui nous sépare de ce village… 10, 15, 20 kilomètres ? Notre ignorance n’a d’égale que celle des indigènes pour qui le système métrique est plein de secrets… Nous ne savons qu’une chose, c’est qu’il n’y a pas d’autre village sur notre route avant ce vague Tampho et que, pour rien au monde, nous ne voulons retourner coucher à Tapang-Prey !
Le chef semble se conformer à mes tristes pensées…
Il commence à nous déclarer qu’il n’y a pas de buffles, mais il entame le plus vif éloge de quatre bœufs de sa connaissance qui, à l’en croire, feront tout à fait notre affaire !
Té, les bœufs ! comme dit Tartarin…
Va pour les bœufs ! On les envoie chercher. Ils ont, ma foi, de braves et honnêtes figures. Tout à fait des bœufs de chez nous ! Ils ont l’air d’avoir inspiré Pierre Dupont ! Leur premier abord est tout à fait rassurant. Les quatre bonnes bêtes se laissent paisiblement atteler… mais refusent nettement d’avancer. Nous ne tarissons pas de bonnes paroles et d’encouragements. Les quatre bœufs nous laissent dire et finissent par se coucher ! On sent que rien désormais ne saura les décider à mettre un pied devant l’autre : ils ont une façon de ne rien savoir irréductible et décisive, et manifestent leur haine du mouvement qui déplace les lignes par une immobilité lapidaire.