La nuit s’épaissit encore et nous retire jusqu’à cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Guérin et le guide indigène, l’un portant une hache et l’autre une torche, marchent devant la voiture.

A neuf heures, après mille difficultés, la clairière est traversée et nous rentrons en forêt ; cela ne semble pas faire l’affaire de nos quatre buffles qui commencent à donner des signes évidents de fatigue.

La faim, que nous avions oubliée, se rappelle cruellement à notre souvenir : elle en arrive à ce point où elle devient une souffrance. Pour me consoler, j’évoque des festins pantagruéliques, mais le remède me paraît vite pire que le mal.

Où sommes-nous ?

VUE D’UN DES COINS DU CLOITRE D’ANG-KOR-VAT

Je fais demander au guide si nous approchons de Tampho ?

Sa réponse est tout à fait rassurante :

— Si vous tirez d’ici un coup de fusil, les gens du village l’entendront !

A cette promesse du gîte prochain et de la soupe probable une vive allégresse nous saisit et nous en profitons pour chanter en chœur des airs connus : Frère Jacques, Viens Poupoule, et naturellement La Petite Annamite qui ne fut jamais mieux de circonstance. Nos voix se perdent dans le silence formidable de la nuit et notre gaîté tombe avec nos chants.