Dix heures et demie !… nous ne chantons plus, mais en revanche nous sommes ensablés jusqu’aux essieux, les buffles ne veulent plus tirer… et le voudraient-ils qu’ils ne pourraient plus, les pauvres ! On a beau taper dessus, ils ne trouvent de force que pour lancer des ruades… et pour charger leurs conducteurs… Voilà ce qu’on gagne à se faire remorquer !… Sans doute leur rôle commence à les humilier, mais moi, je commence à me demander comment nous sortirons de là.

A tout hasard, je prends des décisions énergiques, c’est toujours un soulagement en pareil cas !

Et d’abord, j’envoie en avant le petit soldat de l’escorte qui s’est jusqu’ici montré serviable, actif et débrouillard : à pied il ira toujours plus vite que nous et nous enverra des renforts. Puis je fais décharger un peu la machine et j’expédie les charrettes et les provisions dans la direction de Tampho : car nous n’avons rien mangé depuis onze heures du matin et la préparation du dîner commence à prendre une place prépondérante parmi mes préoccupations ! Enfin, je fais partir sur deux des charrettes Hervé de Bernis et le compagnon, et je reste seul avec Guérin pour ramener la voiture.

A nous deux et avec l’aide des indigènes nous tentons un dernier essai loyal de démarrage. A force de cris, de coups sur les dos immenses des buffles… et surtout en prenant la sage précaution de disposer des nattes sous nos roues, nous parvenons contre toute espérance à nous désensabler.

Hip ! Hip ! Hourrah ! Chic ! Banzaï ! Eljen ! Bravo !

Nous voilà repartis !

Je reste au volant… cependant que Guérin qui marche devant la voiture, en brandissant sa vaillante hache, m’arrête à chaque minute pour couper une souche ou élaguer un tronc d’arbre sans se retenir d’ailleurs de déclarer « que c’est à se fiche dans la douane ! » Mais des cris, des voix, des pas sortent du fond vertigineux des bois !… des pas de buffles, si je ne m’abuse. Qu’ils sont doux à nos oreilles !

C’est le petit soldat débrouillard qui a su remplir à merveille sa mission : il revient avec six buffles qu’on attelle immédiatement près des quatre premiers. — Six et quatre, dix ! nous commençons à marcher d’un train de sénateurs, c’est-à-dire presque honorable.

Bientôt nous arrivons dans une passe de rochers qui se dressent comme une immense digue au milieu d’une mare dont les eaux scintillent sous les étoiles reparues.

A toute autre heure, et dans d’autres circonstances, je m’arrêterais pour admirer un tel site que je devine merveilleux. Mais hélas, la nature nous taille une trop dure besogne pour que nous ayons le loisir de la contempler. Chauffeur errant il faut marcher sans trêve, avancer coûte que coûte et ce n’est pas trop de toute notre attention : car, après une courte montée, voici que cette digue de rochers s’enfonce brusquement… sans qu’aucune plaque indicative du Touring Club nous en ait avertis (je ferai une réclamation en rentrant), et le pire est que la roche est taillée en gradins, de sorte que la voiture rebondit comme sur les marches d’un escalier. On en a, comme dirait Guérin, « plein les mains ! »