Nous faisons comprendre aux notables toute notre reconnaissance, puis on plie bagage et tous nos impedimenta reprennent place dans l’auto et dans les charrettes.
Je prends quelques renseignements sur la route à suivre… Comme il fallait bien s’y attendre ils ne sont pas fameux ! La route, si route il y a, est, paraît-il, très sablonneuse et très étroite jusqu’aux abords de Kreck où nous devons coucher et nous reposer un jour ou deux.
Voilà qui nous promet de l’ouvrage, et les buffles, dont j’espérais me séparer, vont nous être encore indispensables.
Je me résigne à en laisser atteler trois paires à la voiture.
Une quarantaine de coolies sous les ordres d’Hervé de Bernis partent en éclaireurs pour déblayer autant que possible le chemin à travers la forêt.
A six heures, tout est prêt et nous démarrons… au pas des buffles. Nous devons ouvrir le passage aux cinq charrettes qui marcheront derrière nous.
A peine entrés en forêt, nous recommençons comme hier à nous battre avec les lianes, les troncs d’arbres, les ornières… et surtout avec les buffles. Mais du moins, il fait jour et le spectacle est si beau que nous ne regrettons pas la lenteur de notre allure. Rien ne saurait dire la beauté de cette forêt du Cambodge (car depuis Tampho nous sommes en territoire cambodgien). On s’y sent comme enveloppé d’une vie frémissante et multiforme : c’est vraiment la nature profonde et mystérieuse que les anciens ont divinisée sous le symbole de Pan et les pauvres humains y sont ramenés à la conscience de leur petitesse et de leur infirmité. Cela fait, si l’on peut dire, partie de la nébuleuse.
Sous cet enchevêtrement prodigieux de branches entrelacées de lianes inextricables, l’on ne peut se défendre d’une sorte d’émotion sacrée et l’on conçoit toute la justesse de la comparaison que les poètes ont établie entre la Forêt, œuvre divine, et la Cathédrale, œuvre humaine sans doute (et, pour notre gloire, œuvre française !), mais tout inspirée de la grandeur de Dieu. La vie universelle triomphe ici dans le frisson innombrable des feuilles, dans le jaillissement éperdu des branches, jets de verdure qui ne sont pas retombés, dans le chant de mille oiseaux d’espèces inconnues dont le plumage éclate comme une symphonie de couleurs ; et la forêt apparaît plus mystérieuse encore et plus sublime peut-être que l’Océan, qui, lui, cache dans ses profondeurs tous les êtres dont il est peuplé. De toutes parts la forêt vibre et palpite comme un organisme immense, et c’est vraiment selon la noble expression d’Henri de Régnier :
« Le Tourbillonnement des formes de la vie. »
Peut-être certains dessins de l’admirable Gustave Doré donneraient-ils quelque idée de ces paysages sylvestres ; mais ce qu’il faudrait, pour traduire cette féerie de formes et de couleurs, c’est un Corot tropical ! Qu’un grand peintre, puisqu’aussi bien il nous en reste encore, ait donc l’heureuse inspiration de tenter ce voyage : il en rapportera une beauté nouvelle.