CLOITRE INTÉRIEUR D’ANG-KOR-VAT

… Tout pénétrés de la volupté qui s’exhale de ce sous-bois vert et touffu, nous oublions les difficultés de la route, elles nous paraissent beaucoup moins pénibles qu’hier. Pourtant nous avançons bien lentement.

Et ce n’est pas seulement la nature qui nous arrête, et la forêt qui nous retient dans ses liens ! Cette matinée nous ménage une rencontre imprévue et pittoresque, celle d’un collège de bonzes qui habitent une pagode enfouie sous les arbres.

Ils s’avancent vers nous avec des gestes de bon accueil : ce sont de superbes bonshommes drapés d’étoffes jaunes, la tête et les sourcils entièrement rasés. Pour saluer notre passage ils nous apportent des œufs et des régimes de cocos que nous empilons dans le fond de la voiture… et bien entendu nous laissons quelques piastres à ces généreux donateurs qui nous manifestent toute leur reconnaissance en phrases incompréhensibles, mais où nous devinons la plus « franche cordialité ».

Bizarre coïncidence, le sac de piastres que j’ai toujours sous la main en prévision de cas semblables se dégonfle et s’aplatit à vue d’œil, comme un Cent kilos qui suivrait un traitement sévère contre l’obésité. Ce qu’il en coûte dans ce pays-ci de recevoir des cadeaux !

Vers les neuf heures, nous nous arrêtons près d’une mare pour laisser notre attelage se reposer et se baigner. Les braves bêtes prennent en conscience leur tub et nous reviennent fraîches et luisantes… Mais nous n’avons que faire de leurs loyaux services ! Car voici que s’ouvre devant nous, à perte de vue, une magnifique clairière, qui se déroule comme un beau ruban d’argent à travers la verdure opaque de la forêt.

Nous allons donc pouvoir marcher par nos propres moyens. Ce n’est pas trop tôt. Nous commencions vraiment à oublier que nous étions en automobile !

Guérin pompe un peu de pression au réservoir d’essence, tourne la manivelle, et le moteur ronfle à la grande joie de notre escorte indigène qui s’habitue au monstre.

Quelle joie ! Plus de buffles !! Comme nous allons avaler cette clairière qui semble à la fois nous inviter et nous narguer, telle une jolie femme en humeur de flirt.