Tout est prêt : je vais démarrer… quand Hervé de Bernis me crie d’arrêter le moteur.

Quoi encore ??

C’est le tuyau du remplissage d’arrière qui s’est dessoudé et laisse échapper un mince filet d’essence dès qu’il y a de la pression (je sens toute la barbarie de ces termes techniques… mais ils sont nécessaires pour m’attirer la compassion de tous les chauffeurs, qui sauront comprendre mon état d’âme).

Cette fois c’en est trop !… je sens grandir en moi la tentation de tout envoyer promener et je l’exprime en termes choisis, mais dont la violence épouvante notre escorte.

Mes compagnons sont consternés. Il y a de quoi ! car il faut pour réparer l’avarie enlever la tôle protectrice du réservoir, le vider complètement et refaire la soudure : or, en pleine forêt, c’est tout à fait impossible et, d’ailleurs, nous n’avons rien pour mettre l’essence.

Allons ! il ne nous reste qu’à rappeler les buffles… les buffles ironiques dont les fanons épais me semblent secoués de ce rire énervant qu’on voit aux vaches dessinées par le spirituel animalier Schüsler !!

Vraiment, nous reculons les limites de la déveine ; une telle série à la noire ne semble pas naturelle et c’est à croire qu’un mauvais génie nous poursuit de ses maléfices ! Aurions-nous donc affaire aux faunes malicieux de la Forêt ?

On rattelle les buffles… et nous repartons tristement sans oser parler ni même nous regarder, comme inquiets de nous découvrir tout à coup d’autres visages ou de voir surgir entre nous la face effroyable d’un Satyre.

Et nous marchons au pas lourd de nos buffles, nous marchons encore et encore, tout le long de cette clairière poudreuse et desséchée qui reflète la lumière aveuglante du soleil et la diffuse en éclats métalliques dont nous avons les paupières brûlées.

Et je ne parle pas de la chaleur qui devient de plus en plus communicative et qui, à midi, fait le maximum !