A trois heures nous avons fini de déjeuner, et comme notre cochon de lait est à peu près cuit (on le serait à moins), nous l’enveloppons dans des feuilles de bananier et nous repartons.

Le courage nous reprend bientôt à la nouvelle que nous approchons enfin de ce fameux Kreck.

Bernis marche en avant pour tirer d’inoffensives tourterelles ; je lui prédis que décidément il s’attirera à son retour les foudres de la Société protectrice des Animaux : mais il ne m’écoute point, uniquement soucieux de se créer parmi les indigènes une réputation de tireur émérite.

… A quatre heures et demie nous faisons notre entrée dans Kreck, gros village composé d’une centaine de canhas.

Sans doute il y aurait quelque exagération à prétendre que cette entrée fut triomphale et rappela celle de Charles-Quint à Anvers, mais, enfin, ce fut une entrée tout à fait honorable et de nature à faire valoir le prestige européen ! En tous les cas, nous remportâmes un admirable succès de curiosité : les canhas s’étaient vidées comme par enchantement, toute la population se tenait sur le pas des portes et nous avions pris pour la circonstance un air digne et solennel qui fit, je crois, la meilleure impression. Mais ne nous laissons pas griser par la vanité ! Ce qui me paraît surtout agréable, c’est qu’on nous arrête devant une belle cabane construite sur pilotis et ornée d’une vérandah en bambous des plus majestueuses. Cela dépasse nos plus folles espérances !

Tandis que les coolies s’occupent de décharger les bagages avec cette cordiale brusquerie qui n’est pas le propre des déménageurs européens, nous courons au télégraphe : car c’est ici le premier poste depuis notre départ, encore que les fameuses cartes si bien renseignées ne fassent aucune mention de Kreck.

Nous y sommes accueillis le plus gentiment du monde, par une jolie Annamite, deux singes et deux petits cochons. Celle-là nous fait comprendre qu’elle est la femme du télégraphiste et que son mari est parti à notre rencontre avec plusieurs députés. Cette délégation se sera égarée en route !

En attendant le retour de cet aimable postier, j’écris à Gustave de Bernis, à M. Prère et à Mayréna pour leur annoncer notre arrivée ici. Et, comme je viens de terminer mes lettres, l’employé annamite du bureau, qui parle très bien le français, m’apporte justement des télégrammes de Gustave et de Mayréna et un autre du commandant Bertrand nous demandant de nos nouvelles. Hervé en reçoit un de M. Jeantet, directeur du journal La Cochinchine française, le priant de le tenir au courant de nos aventures.

Enchantés d’avoir ainsi repris contact avec nos amis, nous rentrons nous installer à la canha et préparer le dîner.

On allume les phares de la voiture qui remportent auprès de la vaillante population de Kreck leur succès accoutumé et nous mangeons de fort bon appétit un morceau de notre cochon de lait, accompagné de riz en guise de pain.