Brin-d’Amour va sauver la situation. Il va se révéler comme l’interprète idéal !
Je l’envoie chercher en toute hâte. On le trouve étendu, les yeux clos, à l’ombre d’un manguier, en train de chercher un compromis entre le sommeil de la nuit et la sieste de l’après-midi. On l’arrache non sans peine à sa rêverie et on me l’amène.
Mis en présence du Cambodgien, il l’observe sans rien dire à travers ses paupières bridées. Il attend sans doute que l’autre fasse les premiers frais…
Je brusque la présentation et le Linh se décide à prendre la parole. Brin-d’Amour le laisse dire, se dandine, regarde la terre avec une attention soutenue et ne répond rien.
Le Linh insiste, je crie, Brin-d’Amour garde le silence le plus hermétique. Selon la forte expression de maître Rabelais : « On n’en saurait tirer non plus qu’un pet d’un âne mort ! »
Enfin, après avoir, en bon comédien, pris son temps et ménagé son effet, notre interprète déclare avec une tranquillité souriante qu’il ignore absolument le cambodgien et que d’ailleurs il compte se renfermer désormais dans ses fonctions de cuisinier.
Un humanitaire l’aurait tué ! Je me contente de le bousculer comme il le mérite, mais décidément Brin-d’Amour a le sourire et il ne le perd pas pour si peu. Il semble soulagé de m’avoir fait cet aveu et se forge sans doute une félicité à la pensée des loisirs qu’il va pouvoir se donner désormais…
… Il n’en reste pas moins que nous voilà sans interprète. Ce qui va singulièrement compliquer nos embarras.
Je n’ose pas trop y songer et pour m’étourdir je vais interroger le télégraphiste sur la nature et les difficultés de la route que nous allons avoir à suivre jusqu’à Kompong-Cham. Il nous la promet sablonneuse et malaisée et nous laisse prévoir que nous en aurons au moins pour trois ou quatre jours !… Dans ce pays où une portée de fusil équivaut à une vingtaine de kilomètres, trois ou quatre jours doivent signifier quelque chose comme l’éternité.
Pour compenser la défection du fâcheux Brin-d’Amour, nous élevons à la dignité de chef de convoi l’un de nos conducteurs de charrettes : Nam-Ay, qui a fait preuve en toutes circonstances d’une intelligence et d’un dévouement absolus : il paraît fort sensible à cet honneur qui pourtant lui imposera de graves devoirs, car il lui faudra désormais répondre du contenu des malles et de la régularité des transports.