… Toute la matinée a été consacrée aux derniers préparatifs. Les essais du moteur justifient les plus belles espérances, les coolies sont chargés, les colis arrimés (ou vice versa), il ne reste plus qu’à partir. Nous emportons de Kreck un bon souvenir, de la viande froide, du riz et des œufs pour notre déjeuner.

Notre départ suscite un grand concours de populaire ! Tout le village est dehors pour voir démarrer l’auto, qui a reçu ici le glorieux surnom de Voiture de feu… (un bien joli titre pour un roman d’aventures) !

Je fais demander au guide de monter sur le marchepied pour nous indiquer la route. Mais sa dignité s’y refuse. Cavalier avant tout, il ne veut pas entendre parler de confier sa monture à qui que ce soit. Et sans doute il se méfie de nos trente chevaux vapeur, qui ne lui disent rien qui vaille.

Cette difficulté m’embarrasse quelque peu… mais pas longtemps : car une foule d’indigènes se pressent autour de la voiture et lèvent les mains en agitant leurs doigts comme des écoliers qui implorent de leur maître la permission de quitter la classe pendant quelques instants. Je ne me méprends pas sur le sens de cette pantomime. Visiblement nous sommes entourés d’hommes de bonne volonté qui ne demandent qu’à remplacer notre centaure obstiné : tous donneraient un picul de riz pour monter dans la voiture de feu. Parmi la foule des candidats, j’en choisis un dont les yeux bridés pétillent de désir et d’intelligence. Tout joyeux, il s’installe aux pieds de Guérin et je prévois que ce guide improvisé saura se montrer à la hauteur de ses fonctions. Comment reviendra-t-il à Kreck ? Il ne paraît guère s’en préoccuper, et j’avoue que son insouciance me gagne et calme tous mes scrupules.

Un tour de manivelle et en route !

Au bruit du moteur la foule s’écarte brusquement, comme la mer sous la proue d’un navire. Hommes, femmes et enfants se dispersent à toutes jambes, en poussant des cris où l’épouvante se mêle au plaisir d’avoir peur… des cris tout pareils à ceux des midinettes de Paris « quand elles se paient les montagnes russes ». Le cheval du guide désaffecté n’a garde de perdre une si belle occasion de s’emballer. Il part à fond de train… et son cavalier doit commencer à regretter le marchepied qu’il a refusé si dédaigneusement tout à l’heure… car il ne se maintient en selle que grâce à une acrobatie méritoire et son équilibre me paraît bien instable.

Quant à nous, nous retrouvons enfin la joie de passer de la première à la seconde vitesse et l’agréable ronflement du moteur, qui règle bien, rythme nos espérances et nous annonce une bonne journée. Ce sera la première, s’il plaît à Dieu, et nous l’aurons bien méritée !

Au sortir de Kreck, nous rentrons dans la forêt, mais elle nous semble moins impénétrable et moins hostile. Les arbres sont plus clairsemés et ne nous opposent plus une muraille de verdure. Les rayons du soleil éclairent le sous-bois. La route même nous paraît accueillante. Il est évident qu’en prévision de notre passage, on l’a débarrassée des souches, des lianes et de tous les obstacles qui nous avaient jusqu’ici coûté tant de peines… et de pannes. Ces soins intelligents nous révèlent déjà l’amabilité de M. Beaudoin et nous y sentons comme l’invisible présence d’une main amie. Combien nous bénissons, sans le connaître encore, ce Résident providentiel qui nous évite tant de fatigues et de retards. Déjà, nous ressentons pour lui la même reconnaissance émue que les naufragés de l’Ile Mystérieuse pour le capitaine Nemo ! Il n’a pu empêcher pourtant que le chemin soit toujours tortueux, ce qui rend difficile la conduite de la voiture ; mais qu’importe, nous marchons et c’est l’essentiel !

Je constate même que certains passages assez mauvais ont été marqués par des branches coupées. C’est à n’y pas croire… et le Touring-Club n’aurait pas fait mieux.

Les arbres s’espacent de plus en plus et bientôt nous voici dans la clairière. La forêt semble s’écarter pour nous laisser passer. Nous quittons « l’âpreté des hautes solitudes » : à chaque instant on aperçoit de jolies canhas entourées de cocotiers ; des rizières verdoient, parsemées de flaques d’eau qui miroitent au soleil ; des bœufs, des buffles et des chevaux s’ébattent dans les prés. Tout cela forme un paysage riant et donne une impression de gaîté laborieuse et sereine qui rappelle les tableaux de l’école hollandaise. On se sent dans une région très riche, abondante et peuplée.