Et la route devient si belle que la troisième vitesse s’impose. Hourrah ! Nous y voilà… Nous roulons comme en France ! Le vent de la course nous rafraîchit le visage… On respire, les poumons s’élargissent, le sang circule, et nous en oublions le soleil de plomb qui tape sur nos têtes… Nous nous croyons les maîtres de l’espace.

Mais voici qui va rabattre notre fatuité ! Si nous ne risquons guère de rencontrer par ici des agents cyclistes pour constater notre excès de vitesse, la faune locale ne s’accommode pas d’un tel délit.

Elle nous apparaît, la faune locale, sous la forme imposante de trois vaches que le bruit du moteur empêche de ruminer paisiblement. Sans doute les vaches cambodgiennes n’ont pas encore acquis cette habitude de regarder passer les trains qui a comme cuirassé d’indifférence les vaches européennes. Celles-ci trouvent que nous sommes de trop dans le paysage et en même temps, par un regrettable illogisme, elles trouvent que nous le traversons beaucoup trop vite. N’écoutant que leur courage, elles se précipitent devant la voiture… puis lui tournent le dos et se mettent à trotter en nous barrant le chemin. J’ai beau donner des coups de trompe pour les effrayer, elles se contentent de prendre un petit galop de chasse et les soubresauts de leurs grosses croupes règlent notre allure et nous imposent des débrayages exaspérants.

— Y a pas à dire, opine Guérin, elles se fichent de nous.

… Mais il faut s’avouer vaincus ! Nos trois éclaireurs soulèvent un tel nuage de poussière que nous en sommes aveuglés et nous voilà réduits à stopper, en attendant que nos entêtées consentent à regagner le pâturage. La fatigue finit par les y contraindre et nous reprenons la seconde vitesse.

Oh ! sans doute, la troisième nous plairait bien davantage, mais nous roulons maintenant sur une couche de sable très profonde et qui exige des précautions. Toutefois le moteur tire bien et nous avançons. Vers une heure, en traversant une grande plaine nous avisons un village où, d’un consentement unanime, nous décidons de nous arrêter pour déjeuner ; je demande à notre guide bénévole le nom de cet endroit, il me répond laconique et précis :

— Kodorum !

Ces trois syllabes, aux consonances latines, me plongent dans un tel étonnement que je n’en puis croire mes oreilles.

Kodorum, où nous ne devions arriver que pour coucher ! Une telle chance me laisse défiant et sceptique.

Je fais répéter au guide ce nom inespéré : il s’obstine et ses affirmations, accompagnées d’une pantomime expressive, ont bien l’accent de la vérité… Elle nous est confirmée, d’ailleurs, par les habitants du village qui viennent à notre rencontre… et qui, tout de même, doivent savoir à quoi s’en tenir.