EXPRESS-BAR

Nous sommes donc bien à Kodorum et il faut prendre notre parti de cet incroyable bonheur.

Les automobilistes ont souvent eu l’occasion de constater que rien ne pousse à aller vite comme la certitude qu’on est en avance. Conformément à cette disposition d’esprit commune à tous les chauffeurs, nous décidons, puisque nous venons de gagner du temps, d’en gagner encore davantage et nous déjeunons… contre la montre, entourés de tous les habitants de Kodorum qui semblent respectueusement étonnés que des êtres humains puissent se repaître avec une telle rapidité. Mais nous ne songeons qu’à repartir sans perdre une minute.

Les décisions sont aussi rapides que les bouchées !… Nos charrettes ne sont pas là ? N’importe ! Nous ne nous morfondrons pas à les attendre ! Il faut pourtant payer les deux conducteurs de Kreck et les remplacer. C’est une occasion unique d’utiliser les talents épistolaires de Brin-d’Amour. Incontinent je l’élève aux fonctions de scribe, ce dont il paraît très flatté, et je lui fais écrire une lettre en chinois pour Nam-Ay, notre chef de convoi : il s’agit de lui expliquer qu’il aura à payer et à renvoyer les deux charrettes et à en prendre deux autres jusqu’à Suong où il devra arriver dans la nuit. La lettre écrite, nous la remettons avec le prix des charrettes au chef du village ; et nous repartons.

Trois ou quatre « autorités locales » nous accompagnent à cheval et cette escorte improvisée nous prête l’importante apparence d’une cavalcade historique, qui serait destinée à célébrer le « Progrès des Moyens de Transport à travers les âges ».

Après avoir quitté Kodorum nous rentrons dans la brousse. Le chemin est de plus en plus sablonneux et les ornières de plus en plus profondes. Partout la prévoyance de M. Beaudoin a disposé des coolies, armés de coupe-coupe qui travaillent à déblayer la route devant nous.

Mais les pires difficultés viennent de la nature du sol ; les ornières font de leur mieux pour nous arrêter, et vraiment elles se surpassent !

Les ressorts de la voiture battent tous les records de souplesse et de résistance : à chaque cahot je m’attends à un effondrement… Non ! cela tient encore — et cela tient du prodige.

Aïe, nous voici bloqués !… Renonçant à nous décourager par ses ornières que nous franchissons si allégrement, la route a pris le parti de faire le gros dos, autrement dit de se bomber, de s’arrondir sous notre châssis : le carter protecteur touche la terre, il nous faut reprendre notre besogne de terrassiers et enlever avec les pioches tout le milieu de la route.