En effet, voilà une journée bien remplie, je suis forcé d’en convenir. Tout permet d’espérer que demain nous serons à Kompong-Cham et cette perspective ne laisse pas que de nous émouvoir quelque peu : car ce sera la première résidence que nous rencontrerons depuis notre départ de Saïgon et elle marquera presque le tiers du voyage. Seulement, voilà, de quoi demain sera-t-il fait ?

Nous y penserons plus à loisir… quand nous aurons dîné : c’est la première question qui se pose ! La joie d’avoir si bien marché ne nous a point coupé l’appétit… au contraire ! et nous n’avons rien à manger.

Je détache Brin-d’Amour en fourrageur avec la délicate mission de nous rapporter, moyennant finances, du riz et si possible un poulet ; puis, en guise d’apéritif, nous procédons à nos ablutions.

Pendant cette bienfaisante opération, un Annamite vient prévenir Guérin que le directeur des douanes l’attend chez lui.

Il faut dire que Suong, dont le nom ne figure pas sur la carte, n’en est pas moins une ville très importante et l’un des centres de l’alcoolisme cambodgien (ce qui tendrait à prouver que ce vice-là, du moins, n’est pas d’importation européenne… et que la civilisation extrême-orientale n’a rien à nous envier !). On trouve donc à Suong une grande distillerie de choum-choum (eau-de-vie de riz). Elle appartient au gouvernement qui remplit son rôle en exploitant les besoins de ses protégés et cela nécessite naturellement la présence d’un directeur des douanes.

Mais en quoi ce haut fonctionnaire peut-il bien avoir affaire avec Guérin ? Et pourquoi l’a-t-il fait demander ? Nous sommes tous très intrigués… Notre fidèle mécanicien se serait-il livré à quelque contrebande mystérieuse ? A-t-il dissimulé dans les coffres de la voiture une provision clandestine de Fine Champagne 1847 ? Nous nous amusons à le taquiner un peu. Le brave garçon ne sait à qui entendre… il est aussi étonné que nous et en arrive à se demander s’il n’a pas, par hasard, commis quelque délit involontaire…

— Ça doit être pour l’essence ! conclut-il… Tant pis, j’y vais, on verra bien !…

Et, n’écoutant que son courage, il part avec le mystérieux Annamite.

Un bon point pour Brin-d’Amour ! Contre toute espérance il apporte du riz et deux petits poussins et, pour une fois, manifeste l’intention de préparer le dîner… Nous n’avons garde de modérer cet accès de zèle inaccoutumé.

A sept heures, la table est mise et Guérin ne revient pas ! Qu’a-t-il pu lui arriver ? Son absence commence à nous inquiéter et nous allons partir aux renseignements quand nous le voyons reparaître la mine joyeuse et chargé comme un brick hollandais, serrant contre sa poitrine quatre bouteilles de bière, une bouteille d’absinthe et… luxe inappréciable ! aubaine inattendue ! manne providentielle !… du pain, du vrai pain à la croûte dorée !