Son retour lui vaut un accueil triomphal et tout s’explique : à bord du Tonkin, qui l’avait amené quinze jours avant nous à Saïgon, Guérin avait fait la connaissance du directeur des douanes et celui-ci, ayant gardé le meilleur souvenir de son compagnon de traversée, s’était empressé de le prévenir à l’annonce de notre arrivée à Suong.
Je laisse à penser si toutes les provisions sont les bienvenues et si nous portons un toast à cet excellent fonctionnaire.
Nous dînons le plus gaîment du monde ; cette petite fête, qui se prolonge assez tard, s’achève par une promenade exquise autour du temple, sous un clair de lune à faire rêver les imaginations les moins romanesques. Puis nous rentrons nous coucher.
Comme les charrettes ne sont pas encore arrivées, notre cantonnement se trouve réduit… au triste nécessaire, c’est-à-dire que nous sommes contraints de nous étendre sur le plancher de la bonzerie avec les coussins de la voiture en guise d’oreiller. Cette literie primitive est un peu dure, sans doute, mais il faut bien s’en contenter et nous en prendrions notre parti… s’il y avait un peu de silence autour ! Mais nous avions compté sans nos hôtes… A peine couchés et les lumières éteintes, voilà que les élèves bonzes commencent à chanter leurs prières dans la cabane située à notre droite : et peut-être cette lente mélodie, aux accents doux et monotones, nous servirait-elle de berceuse, si les chiens, les inévitables chiens ne jugeaient à propos d’en fournir l’accompagnement ! Soit en manière de protestation, soit pour rendre hommage eux aussi à quelque divinité, ils hurlent à intervalles inégaux et remplissent la nuit de leurs glapissements. Cela dure une bonne heure et, quand nous commençons à jouir enfin du silence rétabli, la mélopée des élèves bonzes reprend à notre gauche et leur concert spirituel suscite un nouveau concert cynégétique à démolir les tympans les plus résistants.
Notre insomnie nous permet du moins d’assister à l’arrivée des charrettes qui entrent à grand fracas dans Suong, vers une heure du matin. Il faut d’ailleurs qu’elles aient bien marché et Nam-Ay mérite des éloges que je ne lui ménage pas.
Nous profitons de la présence des charrettes pour y prendre nos oreillers et quelques couvertures, car la fraîcheur de la nuit contraste vivement avec la chaleur étouffante du jour.
Oreillers ! Couvertures !
Nous rentrons nous installer dans la bonzerie, les chantres se sont tus, les chiens aussi. Un silence profond enveloppe enfin toutes choses et nous nous endormons heureux et tranquilles.