Vers midi nous entrons dans la grande forêt.
Disons, à son avantage, qu’elle se présente bien ! Sans parler de la splendeur de cette végétation que je qualifierai de tropicale pour ne pas manquer aux habitudes des explorateurs, la grande forêt cambodgienne nous offre une route à souhait pour le plaisir des pneus !
Nous ne roulons plus désormais sur une piste étroite et ensablée, mais bien sur une grande chaussée, belle comme un vrai chemin de France, droite et large de plus de 20 mètres. C’est l’ancienne route khmer encore en bon état et bien entretenue… Si nous n’en trouvions que de semblables, notre expédition deviendrait une partie de plaisir… Et pourtant, il nous faut encore faire connaissance avec un nouvel ennemi : la poussière !
Sans doute ce fléau n’est pas spécial au Cambodge et les routes européennes nous en avaient déjà donné quelque idée. Toute la planète n’est pas encore goudronnée, ni westrumitée, et nous devions bien nous y attendre…
Le mal est que la poussière d’Extrême-Orient, comme beaucoup de choses de ce pays, dépasse vraiment la mesure : il y en a trop ! Elle n’a pas seulement l’inconvénient d’être excessive, inhumaine et pénétrante ; elle trouve encore le moyen d’être rouge. Cela nous paraît tout à fait impardonnable et nous regrettons cette belle poussière blanche comme de la farine qui s’élève des routes craquantes et sèches de la Provence.
… Cette poussière infernale couvre la route d’une couche épaisse d’environ 30 centimètres, et dissimule traîtreusement, de place en place, des trous perfides qui ralentissent notre marche ; nous n’en faisons pas moins du trente à l’heure, enveloppés d’un nuage qui nous transforme en Peaux Rouges !… Nous avons du moins la consolation de ne plus nous voir qu’à de lointains intervalles.
Le malheureux guide juché sur le marche-pied en prend, comme dit Guérin, « pour son grade et en ramasse plus avec sa figure qu’avec une pelle ! » Je le prends en pitié et je lui donne une paire de lunettes, ce dont il manifeste une joie enfantine… Mais cela ne fait point l’affaire de Brin-d’Amour dit Bec-dans-l’huile, qu’une telle faveur, donnée à un autre qu’à lui, remplit d’une fureur barbare. Notre boy à tout faire proteste en plusieurs langues (je suis même étonné qu’il en sache autant !), il trépigne et pleure de rage… Mais peut-être faut-il attribuer beaucoup de ses larmes au picotement que provoque cette poussière si fine et si ténue qu’on dirait de la poudre.
Brin-d’Amour occupe pourtant une situation privilégiée : il est assis dans le fond de la voiture, près de Bernis qui s’amuse de le voir en fureur, de sorte que Guérin et moi lui servons d’écrans. N’importe ! Brin-d’Amour ne décolère pas et sa mine piteuse en dit plus long que ses paroles, qui me semblent dépourvues d’aménité à notre égard.
Mais la route nous ménage bien d’autres soucis ! Tout à coup, nous la trouvons coupée par le lit d’un torrent desséché dont les berges sont presque à pic…
Que faire ? Ma foi, nous ne prenons pas le temps de la réflexion et, au lieu de nous arrêter à chercher une décision, nous ne nous arrêtons pas du tout ! Le guide n’en mène pas large et Brin-d’Amour crie d’épouvante… La machine fonce droit devant elle et dévale en trombe un côté pour remonter courageusement l’autre pente, aux joyeuses acclamations de tous… et, je crois, de Brin-d’Amour lui-même.