Les personnes aventureuses qui naguère ont bouclé la boucle à l’ancien Pôle Nord n’auront aucune peine à comprendre la nature de l’émotion un peu spéciale qui précéda ce plongeon dans le vide. La profondeur du torrent la rendait assez vive, mais elle n’alla point sans plaisir.
Tout à fait aguerris par l’expérience, nous recommençons plusieurs fois ce petit jeu, car le torrent n’était que premier d’une série et nous éprouvons que maintenant rien ne nous arrêtera plus.
Rien… sauf le déjeuner !… car il est près d’une heure et notre héroïsme ne va pas jusqu’à risquer de mourir d’inanition.
Nous nous arrêtons près d’une canha pour avoir de l’eau… et nous remportons auprès des habitants notre succès habituel. Ils nous accueillent de fort bonne grâce et nous aident de leur mieux ; le riz est vite cuit, et nous mangeons de fort bon appétit le poulet froid et les œufs que nous avions emportés.
Tout cela est bien un peu saupoudré de poussière rouge, mais nous en sommes quittes pour nous imaginer que c’est du poivre de Cayenne et nous n’en buvons que mieux l’eau fournie libéralement par nos hôtes.
A deux heures nous repartons, mais dès les premiers tours de roues nous constatons avec tristesse que notre belle route a perdu tous ses charmes. La chaussée est en si mauvais état, que nous en sommes réduits à rouler humblement sur le côté, dans un sentier étroit et sablonneux, tout encombré de grandes herbes et de petits arbustes qui se dressent sournois et tenaces entre les ornières.
UN DES BATIMENTS D’ANG-KOR-THOM
De temps en temps, le carter grince, c’est une branche un peu plus forte qui vient de le toucher. Nous ne nous en inquiétons guère, car nous ne sommes plus qu’à six ou sept kilomètres de Kompong-Cham et la plus franche gaieté ne cesse de régner, selon la formule des reporters mondains. Une joie débordante s’est emparée de nous : après avoir vu tout en rouge, nous voyons maintenant tout en rose.
Encore quelques minutes et nous serons arrivés.