Nous sommes consternés. Il y a de quoi. Mais puisque le mal est fait, il ne nous reste qu’à le réparer ! M. de la Palisse lui-même, qui est la plus parfaite incarnation de la raison pratique, ne penserait pas autrement.

Après un coup d’œil navré sur le désastre, notre brave Guérin endosse la blouse et se met, sans mot dire, à démonter la barre. Puis, muni d’un gros marteau, il la frappe à coups redoublés pour tenter de la redresser.

Cependant, à l’aide d’une scie articulée, nous débitons la souche de malheur et nous parvenons enfin à l’arracher des entrailles de la voiture. La souche enlevée, la barre redressée ou à peu près, nous pouvons repartir…

Vraiment je ne saurais dire assez mon admiration pour le courage et l’adresse de ce brave Guérin qui, par cette chaleur accablante, couché dans le sable brûlant, ne perd pas une minute sa gaîté et sa bonne humeur. C’est un vrai Français… et je ne sais pas de plus bel éloge. Avec des hommes de cette trempe-là on peut tenter l’impossible et l’on n’a jamais le droit de désespérer.

UN INCIDENT

La réparation si vite faite nous rend tout notre entrain. Nous retrouvons même l’affreux courage de commettre quelques mauvaises plaisanteries sur notre carter accordéon, que nous emportons soigneusement d’ailleurs, espérant qu’il nous servira dans la suite à autre chose qu’à accompagner la complainte que méritent nos infortunes ! Et nous reprenons plus prudemment cette fois la course si fâcheusement interrompue… D’abord, nous entendons bien sous nos pieds quelques bruits de casserole et de ferraille, et ce fracas de ferblanterie nous semble de mauvais augure, mais peu à peu le moteur se remet à régler et tout rentre dans l’ordre.

Déjà nous apercevons les rives du Mé-Kong et cette présence du grand fleuve remplit le paysage d’une solennelle beauté. Mais hélas ! nous n’avons pas le loisir de nous laisser aller à l’admiration… il est écrit que ça n’ira jamais tout seul et que jusqu’au bout nous aurons des difficultés.

La dernière (pour aujourd’hui !) se présente sous l’aspect désagréable et peu encourageant d’un torrent (encore un !) qu’il nous faut passer dans des ornières très profondes. Juste au milieu de la descente l’essieu touche la terre… mais la proximité du but nous donne des ailes. Un coup de marche arrière, un coup de pioche ! et en route ! Nous longeons maintenant la rive gauche du fleuve, entre les huttes d’un petit village : sur l’autre rive se dresse la ville de Kompong-Cham et nous pouvons voir d’ici l’édifice blanc de la Résidence.

Un autre guide, envoyé à notre rencontre, nous fait arrêter la voiture à l’endroit où la berge est le moins escarpée et juste en face de la maison de M. Beaudoin, dont nous ne sommes plus séparés que par la largeur du fleuve ; mais, selon la forte expression de Guérin, « ce n’est pas une cuvette ! »