Néanmoins, les tournants sont d’une brusquerie tout à fait blâmable ! A chaque virage les coffres des marchepieds accrochent… et crient leur souffrance. Les pneus ne disent rien, mais ils n’en pensent pas moins. A onze heures et demie, nous retrouvons la plaine… Là-bas, tout là-bas à l’horizon, se dresse un bouquet de cocotiers que l’interprète nous montre d’un geste large et fier.
Baraï ! c’est Baraï ! où d’après nos prévisions les plus audacieuses nous ne devions arriver qu’à la nuit tombante. Nous avons peine à le croire… mais il faut bien se rendre à l’évidence. Si impossible que cela paraisse à notre modestie nous avons fait, en plein Cambodge, cent kilomètres avant déjeuner. M. Beaudoin serait fier de nous ! et ma foi, nous le sommes aussi un peu, tout de même !
… Mais un petit accident nous rappelle à la réalité, une branche accroche et arrache la valve du pneu arrière qui s’empresse de s’aplatir. Tant pis, nous n’en sommes plus à nous émouvoir à de pareilles vétilles ! Et aussi bien, puisque la route est sablonneuse, nous ne risquons rien et nous ne daignons même pas nous arrêter. Un peu plus loin, dans une ornière profonde, le carter touche avec force. Guérin descend, se couche sur le dos et travaille à le démonter, mais nous voyons la terre promise et l’espérance nous soutient.
Enfin, nous repartons et nous entrons dans Baraï en première vitesse, à midi et demi. J’aurais préféré midi juste ! mais le sable et le pneu nous ont quelque peu retardés.
Nos charrettes, elles aussi, ont fait de la vitesse, sous l’habile conduite de Nam-Ay ; elles sont là depuis le matin. On dirait vraiment que la Némésis indo-chinoise a renoncé à nous dresser des embûches.
Le gouverneur indigène de Baraï nous reçoit avec des honneurs qui ne laissent pas que de nous intimider quelque peu et la « Voiture de feu » lui inspire un mélange de crainte, de respect et d’admiration qui se traduit par des politesses à n’en plus finir.
Après mille protestations de dévouement, il nous remet une lettre du Résident de Kompong-Thom.
Bien persuadé que jamais nous ne pourrons parvenir avec la voiture jusque dans sa province, M. Chambert a la bonté de nous envoyer cinq chevaux pour nous et quatre éléphants pour nos bagages !
Tant de prévenances nous désempare. Certes, nous n’en voulons nullement à l’aimable Résident d’avoir douté de nous ; c’est qu’il ne sait pas encore de quoi nous sommes capables. Mais nous allons bien le lui faire voir ! Un grand complot se forme pendant le déjeuner, nous décidons à l’unanimité que non seulement nous arriverons à Kompong-Thom, et bien entendu avec la voiture, mais que nous y arriverons ce soir même !!
Nous le jurons, nous le jurons !!!