(Chœur des Conspirateurs, trémolo à l’orchestre.)
Le même enthousiasme nous soulève tous et le feu sacré de l’automobilisme nous pénètre. Nous nous sentons capables des plus grandes choses. Le déjeuner en souffre… mais qu’importe. Mange-t-on quand on a des ailes ?
Nous sortons de table en proie au plus généreux délire.
En hâte, Guérin, le plus emballé de nous tous ! remet une chambre à air neuve et fait les pleins d’huile et d’essence pendant que l’on charge les éléphants avec les caisses des deux charrettes de Kompong-Cham. Les braves bœufs venus de Tay-Ninh resteront ici sous la garde du gouverneur. En effet, le voyage ne leur a pas réussi, et les pauvres bêtes se ressentent de leurs fatigues. Elles sont maigres et efflanquées à faire pitié. Le village nous en fournira six autres.
… Ici se passe une chose bizarre et qui déroute toutes les notions que l’on peut avoir de l’arithmétique : nous avions en arrivant à Baraï cinq charrettes pour porter tous les bagages, nous en déchargeons deux pour en mettre le contenu sur le dos des éléphants (qui, comme on sait, ont le dos bon !…) et voilà qu’il faut, paraît-il, prendre cinq autres charrettes supplémentaires !… C’est une de ces combinaisons indo-chinoises où les quatre règles se mêlent et s’enchevêtrent pour le désespoir des Occidentaux. Si nous avions le temps, j’aurais plaisir à élucider ce problème, mais nous sommes pressés de partir ! Aussi je renonce à y rien comprendre et, en désespoir de cause, nous laissons Nam-Ay se débrouiller. Son intelligence chinoise lui fournira les ressources nécessaires pour s’en tirer tout seul à son honneur et à son profit… sinon au nôtre !
A trois heures et demie, nous quittons Baraï, escortés par une vingtaine d’habitants à cheval. Notre nouveau boy Tiam s’est, lui aussi, procuré une monture et caracole de son mieux. Je remarque encore dans notre cortège une étrange petite voiture cambodgienne composée d’un siège perché sur deux roues et qui s’appelle norgélette.
C’est, nous dit-on, un moyen de locomotion merveilleux pour le pays, car il permet de traverser sans encombre les terrains les plus mauvais. Je ne sais pourquoi, je préfère quand même notre Diétrich.
ANG-KOR-THOM
… Au sortir de Baraï, nous roulons dans une plaine immense qui s’étend à perte de vue devant nous. Le sentier que nous suivons est sablonneux et creusé çà et là d’ornières perfides qui se dissimulent sous les hautes herbes. Ces pièges perpétuels ralentissent notre marche et nous maintiennent dans un état d’exaspération constante.