Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes; immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes, et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne, composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le combat de Salo.

C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi; pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé, qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces; après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée, mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio, qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il n'arriva pas à temps.

Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers. Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces, dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet. La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves. En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret, acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.

Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir, autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué. Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien, je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi dispos qu'en entrant en campagne.

Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.

L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky. L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo, Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de la prendre par famine.

Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations, établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier, nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres. Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que, s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité, savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire, en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre.

Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître, c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la Rocca d'Anfo.

Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi. Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre, dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne d'opération.

Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division, reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant, dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis, à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête, j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis compte au général en chef de ce que j'avais fait.