Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta, et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna. Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et la division Augereau opérait sur la rive gauche.

Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité. Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais, battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse; nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas, nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction: nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella, où nous atteignîmes la tête de ses équipages.

Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain: quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et, dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps, et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan, est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort: ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la cause qui les a produits.

La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre; celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues; Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago, en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui, et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue, et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière, se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes. Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris; partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois, ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait l'assentiment de l'armée.

Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains, et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près de même force.

L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre avantage.

L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige; ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive. Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky, jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le combat, et dont je lui avais parlé avec éloge.

Je partis de Vérone le 2 vendémiaire avec les trophées qui m'étaient confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur; aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon séjour à Paris fut un triomphe continuel.

Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre. Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe, appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre; vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois, annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval.

J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle présente ceci: Bonaparte, chef de bataillon d'artillerie, détaché dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs: Marmont, colonel du 2e régiment d'artillerie à cheval, détaché comme aide de camp du général en chef Bonaparte.