Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée, et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.
Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue, voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier, et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges, l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite; Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise; Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et couvrait Trente.
Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration, donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur, ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était placée l'armée autrichienne.
Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes; sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons, onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes; sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone, et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants: personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont; avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer la rivière.
La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole. Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne de bataille.
À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne convenait pas pour servir de débouché à l'armée.
La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite; Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.» J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant, elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement; aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin, nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée, n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.
Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua Arcole et se retira sur San Bonifaccio.
On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé, chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence; cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo, au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les circonstances lui en démontraient les inconvénients.
Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz, fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige. En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la précédente, en alternatives de succès et de revers.