Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau, à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée, les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste, mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes. Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand, le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés, des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient avoir perdu toute leur énergie.

Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole, Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce, dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces immortelles campagnes.

Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis, l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.

Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris, par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle n'a subi aucune altération.

Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire: enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.

Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières extrémités.

Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber, malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix, l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de prendre les armes pour se faire respecter par les puissances belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants, surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de l'époque où elle fut fondée.

C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio, c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite, par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres, etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes, auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.

Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne. Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au 10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs points à la fois et laisser le général français dans la plus grande incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue, marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:

La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel Lusignan;