Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la guerre changer de théâtre.

Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui, méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne, où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février. La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée. Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix, l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor, nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard, et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville. Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières. Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.

À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le fourreau!--Subitò, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--Adesso,» reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard des traits de lui d'une bien plus haute importance.

Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or, etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre marche sur Rome.

Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens, remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement, cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et, en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour davantage.

Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver, demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément, et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines, alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.

Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires, on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que vous formez la droite de l'armée d'Italie!»

L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons, trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte, et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.

Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.

La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta, par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres en colonne, à distance de déploiement.