Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser. Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février, avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de son corps.
Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte, impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et Gradisca capitula.
L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons, vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier; enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes et furent prisonniers de guerre.
Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le 30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3 germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.
Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril, à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna; son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain, le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer, et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent; elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.
L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée, et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir et assurer ses communications.
En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.
Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires, et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.
Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous. Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse, changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée, déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie, et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et les circonstances de l'époque.
On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française, et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses. Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive, jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner, dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible, tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.