Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de nos cantonnements.

MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée. Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix et des cordons.

--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses usages et chaque peuple ses hochets.»

Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.

Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration, et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux; mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les mettre à même de les juger.

Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre, de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible, de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva; Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue, prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne et dans les villes.

La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement, debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais, le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance, elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque, aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en rappelant des temps de gloire et d'éclat.

Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu, même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire, premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui arriva.

Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel, imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle par ses propres agents.

Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef, et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.