Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse. J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.
Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène, de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays. Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara, tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.
Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.
Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette, son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes. Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses intérêts et résultant de sa position.
Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le château de Passeriano, dans le Frioul.
Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être. Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à m'en féliciter qu'à m'en repentir.
L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux, d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si funeste.
Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de Mersfeld.
Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel. Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II. Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte, et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel, et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte. Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit constamment ses intérêts.
Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent d'abord la raison, et ensuite la vie.