Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.

Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important, mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la nomination véritable fut expédiée par Berthier.

Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué pour que j'omette ce récit.

On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait disposer.

Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible. Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe, comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption, abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort. Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission, leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux, avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.

J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut; on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo, ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence. Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de gens ont voulu le représenter.

La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17 novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là; tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous passâmes le mont Cenis.

À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et, malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour les acquérir.

Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était effectivement ces voix amies qu'il préférait.

De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M. Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir, plus qu'aucun autre, amené la Révolution.