Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne, Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat: nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions; ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre. Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives.
De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait, associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs, de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse. Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels, qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences; toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux.
Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel; partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine, habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore pour lui le temple de l'amour.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME
MARMONT À SON PÈRE.
«Cairo, 22 avril 1796.
«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle, que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze heures.
«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la trouve préférable aux plaisirs de Paris.
«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé.
«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois. L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua de front et nous fit replier sans de grandes pertes.