«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer, à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans deux jours pour se rendre à vos ordres.
«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres que pour environ cinq jours.
«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves, qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs moyens.
«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux jours.
«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et, comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges de Damanhour.
«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose, par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres chargées de blé.
«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un transport de blé qui excédera la consommation.
«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature quand nous en serons pourvus.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 6 décembre 1798.