«Je désire que Votre Altesse prenne en considération ce que j'ai eu l'honneur de lui écrire sur la situation de ce pays. Je ne crains point les événements militaires; nous pouvons les prévenir et les faire tourner à notre avantage; mais il est des circonstances où il faut savoir temporiser pour se ménager les moyens d'agir et de prendre l'offensive. Comment l'armée de Portugal peut-elle agir offensivement? elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze pièces de canon; si elle en attelle davantage, elle sera forcée de les laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rétablis, sa cavalerie en état; j'aurai mis la Navarre â la raison; j'aurai rejeté dans la Galice ce qu'il y a devant le général Seras, et aurai dégagé le général Bonnet; et alors il me serait sans doute possible de réunir huit ou dix mille hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur le Tage, Ciudad-Rodrigo va être livré à lui-même. Dans la situation actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point disposer d'un régiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le Nord, la côte, les communications et les points qui avoisinent la France. Dans un moment où il s'agissait d'empêcher les Anglais de s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui, à cause des mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points, de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette province.

«Il faut renoncer à administrer ce pays comme l'Empereur l'avait ordonné. La présence de deux armées dans le sixième et le septième gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que l'armée de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu'à ce que cette armée ait les moyens de reprendre sa conquête (ce qui ne peut être de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut trouver que dans le sixième gouvernement; il faut même qu'il lui soit uniquement affecté. Le cinquième, le troisième et la quatrième peuvent seuls être administrés comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir bientôt fini avec la Navarre, il serait nécessaire d'y envoyer trois ou quatre mille hommes de plus.

«Je prie Votre Altesse de peser toutes mes réflexions; elles sont le résultat d'un long et mûr examen et de la connaissance que j'ai de la situation de ce pays.

«Je suis avec respect, etc.
«Signé, le maréchal duc d'Istrie.»

SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Llerena, le 27 mai 1811.

«M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Salamanque le 16 de ce mois. Je me suis entretenu avec lui de l'état des affaires dans le midi de l'Espagne, particulièrement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir la nécessité indispensable que l'armée de Portugal marche au plus tôt en son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous réunir, de livrer bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande satisfaction que j'ai reçu de M. Fabvier l'assurance que vous étiez disposé à prendre en conséquence des dispositions, et que votre projet était de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre.

«Je suis d'autant plus sensible à la démarche que vous avez faite, qu'elle est la première communication directe que j'aie eue de l'armée de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la détermination prononcée de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer, aux succès des armes de Sa Majesté l'Empereur, quel que soit le théâtre. Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser qu'une garnison suffisante à Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute votre armée sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz. Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-même sur Merida, où je compte rallier les troupes que le général Drouet conduit à l'armée du Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et opérer notre jonction. Lorsque nous serons réunis, nous conviendrons des mouvements ultérieurs qui devront être faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant à perdre pour obtenir ce dernier résultat.

«Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant quelque temps Ciudad-Rodrigo livré à ses propres forces, d'autant plus que M. le maréchal duc d'Istrie sera sans doute disposé à former un corps pour contenir les détachements que le général ennemi pourra engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable qu'aussitôt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les prévenir par la rapidité de votre marche, et la place de Badajoz peut être dégagée par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le général Beresford. Alors les succès de la campagne sont assurés, quelles que soient les dispositions et les forces des ennemis.

«J'ai envoyé ordre au général Drouet de presser sa marche et de se diriger sur Medellin dans le cas où il ne pourrait pas arriver à Merida (ce qui ne me paraît pas vraisemblable). Si, par événement, ce général se trouvait encore en arrière, je vous serai très-obligé, monsieur le maréchal, de lui enjoindre de la manière la plus formelle de se conformer aux dispositions que je viens d'énoncer.