«Monseigneur, à l'instant où je montais à cheval pour me rendre à Avila, je reçois les lettres que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire les 18 et 21 février. Les ordres de Sa Majesté sont tellement impératifs et me rendent tellement étranger au sort de Badajoz, que, quelles que soient les raisons qui m'avaient empêché d'abord de m'y conformer, je pense qu'il est aujourd'hui de mon devoir de le faire. En conséquence, je donne l'ordre à la cavalerie légère, à la quatrième et à la sixième division qui sont dans la vallée du Tage, de rentrer dans la Vieille-Castille; j'y laisse seulement la première division qui rentrera aussi aux époques fixées par Sa Majesté, et lorsqu'elle aura été relevée par l'armée du Centre. Mais, comme il me parait évident que le siège de Badajoz n'a été suspendu que par suite de la présence de ces trois divisions, mon opinion est que mon mouvement va mettre cette place en péril; j'ose espérer ou moins que, s'il lui arrive malheur, on ne pourra pas m'en attribuer la faute.

«Votre Altesse m'écrit que l'Empereur trouve que je m'occupe trop des intérêts des autres et pas assez de ce dont je suis personnellement chargé. J'avais regardé comme un de mes devoirs imposés par l'Empereur, et un des plus difficiles à remplir, de secourir l'armée du Midi, et ce devoir a été formellement exprimé dans vingt de vos dépêches, et indiqué explicitement par l'ordre que j'ai reçu de laisser trois divisions dans la vallée du Tage. Aujourd'hui j'en suis affranchi, ma position devient beaucoup plus simple et beaucoup meilleure.

«L'Empereur parait ajouter beaucoup de confiance à l'effet que doivent produire sur l'esprit de lord Wellington des démonstrations dans le Nord. J'ose avoir une opinion contraire, attendu que lord Wellington sait très-bien que nous n'avons point de magasins, et connaît les immenses difficultés que le pays présente par sa nature et par le manque absolu de ressources en subsistances en cette saison. Il sait très-bien que l'année, sans avoir personne à combattre, n'est pas en état d'aller au delà de la Coa, et que, si elle l'entreprenait à l'époque où nous sommes, elle en reviendrait au bout de quatre jours, hors d'état de rien faire de la campagne et après avoir perdu tous ses chevaux.

«Je me rends à Salamanque où je vais établir mon quartier général; je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour remplir les intentions de l'Empereur; mais toutes les démonstrations ne peuvent aller au delà des cours rapides de l'Aguada et de la Tormès et des reconnaissances sur Rodrigo, car, l'Aguada n'étant pas guéable maintenant, le passage de cette rivière est une opération qui exige des bateaux, et je n'en ai pas.

«Lord Wellington, qui ne peut pas croire, à cette époque de Tannée, à une marche offensive, faute de magasins formés et de subsistances pour les chevaux, ne peut pas croire davantage au siège de Rodrigo, la grosse artillerie fût-elle à Salamanque; il sait qu'il faut d'autres préparatifs qui exigent du temps, et, s'il veut faire le siège de Badajoz, il a le temps de l'exécuter, puisque les préparatifs sont faits depuis longtemps, et de revenir pour soutenir Rodrigo; ainsi je doute fort que mes mouvements lui en imposent beaucoup.

«Sa Majesté veut que nos avant-postes fassent journellement le coup de fusil avec les Anglais. Sa Majesté ignore donc que, par la nature des choses et par l'impossibilité absolue de vivre, il y a toujours au moins vingt lieues entre les avant-postes anglais et les nôtres, et que cet intervalle est occupé par les guérillas, de manière qu'en détachant beaucoup de troupes elles meurent de faim, et que, si on en détache peu, elles sont compromises. Ce n'est donc qu'avec les guérillas, et à peu de distance de nos lignes, que nous avons affaire.

«Sa Majesté trouve qu'ayant la supériorité sur l'ennemi j'ai tort de lui laisser prendre l'initiative: l'armée de Portugal est bien assez forte pour battre l'armée anglaise, mais elle est inférieure à celle-ci pour opérer, par suite de la différence des moyens. L'armée anglaise, pourvue d'avance de grands magasins, de moyens de transport suffisants, vit partout également bien; l'armée de Portugal, sans magasins, avec très-peu de transports, sans argent, ne peut vivre qu'en se disséminant, et se trouve par là dépendante des lieux qui offrent des ressources, et n'est nullement propre à manoeuvrer; et cet état de choses durera jusqu'à la récolte.

«Puisque Votre Altesse me reproche d'avoir laissé prendre Almeida, il est possible qu'elle me reproche aussi de n'avoir pas fait des magasins à Salamanque et Valladolid lorsque je n'y commandais pas. Ces reproches, tout pénibles qu'ils sont, ne me rendront pas coupable.

«Votre Altesse m'accuse d'être la cause de la prise de Rodrigo: je crois y être tout à fait étranger. Rodrigo a été pris, parce qu'il avait une mauvaise garnison, trop peu nombreuse, et un mauvais général; parce que le général de l'armée du Nord a été sans surveillance et sans prévoyance. Je ne pouvais, moi, avoir l'oeil sur cette place, puisque j'en étais séparé par une chaîne de montagnes et par un désert qu'un séjour de six mois de l'armée avait formé dans la vallée du Tage.

«L'Empereur est étonné que je n'aie pas marché, du 17 au 18, avec les trente mille hommes que j'avais rassemblés. Je n'avais pas de troupes du 17 au 18; mais les troupes qui étaient en marche pour relever celles de l'armée du Nord dans leurs cantonnements avaient reçu, en route, les ordres nécessaires pour se réunir à Salamanque le 22. Ces troupes ne formaient que vingt-quatre mille hommes et ne pouvaient y arriver plus tôt. A cette époque, la place était prise depuis quatre jours. La reprendre sur-le-champ était impossible, puisqu'elle ne pouvait pas être bloquée, attendu que, la rivière n'étant pas guéable, je ne pouvais la passer, et que lord Wellington aurait conservé sa communication avec Rodrigo, sans qu'il eût été possible de l'empêcher. Ainsi l'armée anglaise, sans pouvoir être forcée à recevoir bataille, pouvait défendre cette place. L'armée de Portugal, qui n'avait d'ailleurs avec elle ni grosse artillerie ni vivres pour rester longtemps et manoeuvrer, aurait donc fait sans objet et sans résultat une marche pénible et destructive de tous ses moyens.