«L'expérience de la guerre d'Espagne m'a appris que la grande affaire dans ce pays était la conservation des hommes et des moyens, et c'est à cela que je me suis attaché particulièrement.

«L'Empereur trouve que je fatigue mes troupes par des marches inutiles. Personne ne s'occupe plus que moi de leur éviter des fatigues, et je ne conçois pas que cette observation s'applique aux détachements qui sont dans la vallée du Tage, car je ne les y ai point envoyés; je me suis contenté d'arrêter les troupes qui venaient de la Manche, à l'instant où, après la prise de Rodrigo, j'ai appris que le 21 janvier lord Wellington avait fait partir deux divisions pour l'Estramadure; comme je considérais alors comme un de mes devoirs de secourir le Midi, ces dispositions étaient toutes naturelles.

«Lorsque le général Hill a marché sur Merida, j'ai bien vu que c'était une diversion, et j'ai si peu pris le change, qu'en me portant sur Salamanque pour aller au secours de Rodrigo, je n'ai pas laissé plus de mille hommes dans la vallée du Tage.

«Il paraît que Sa Majesté croit que lord Wellington a des magasins à peu de distance, sur la frontière du Nord. Ses magasins sont à Abrantès et en Estramadure; ses hôpitaux sont à Lisbonne, à Castel-Branco et Abrantès. Ainsi rien ne l'intéresse sur la Coa.

«Votre Altesse dit que la véritable route de Lisbonne est par le Nord. Je crois que ceux qui connaissent bien le pays sont convaincus du contraire. Quant à moi, il me paraît que, toutes les fois que le principal corps d'armée passera par cette direction, on aura toutes sortes de malheurs à redouter, et que celle qu'on devrait choisir est celle de l'Alentejo. J'en ai déduit les motifs dans un mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser il y a trois mois.

«Votre Altesse parle d'occuper les débouchés d'Almeida et de Rodrigo: le pays qui sépare l'Aguada et la Tormès est une immense plaine qui est praticable dans tout les sens; ainsi j'ignore ce qu'on entend par ces débouchés.

«L'Empereur me blâme d'être rentré dans la vallée du Tage après avoir rejeté lord Wellington de l'autre coté de la Coa; mais c'était l'ordre impératif de l'Empereur, qui ne m'avait assigné d'autre territoire que la vallée du Tage. Rodrigo avait été occupé par les troupes de l'armée du Nord, et Sa Majesté m'avait affranchi du devoir de veiller sur cette place. Si j'eusse été le maître, je serais venu m'établir à Salamanque; la raison militaire le disait, puisque l'ennemi était en présence; la raison des subsistances le disait de même, puisque ce pays offrait des ressources et que la vallée du Tage était épuisée. Il paraîtrait donc juste que l'Empereur affranchît de toute responsabilité quand on suit littéralement ses ordres, ou qu'il laissât plus de latitude et de pouvoir pour les exécuter.

«L'Empereur semble croire que je ne suis pas ferme dans mes résolutions; j'ignore ce qui peut avoir motivé l'opinion de Sa Majesté. Lorsque j'ai cru utile de combattre, je ne sache pas que rien ait jamais fait changer mes déterminations; et, si ici on ne combat jamais, c'est qu'en vérité cette guerre ne ressemble en rien aux autres, et que les circonstances ne permettent pas de la faire autrement.

«L'Empereur ordonne de grands travaux à Salamanque; il veut que douze mille hommes soient employés à ces travaux: il semble que l'Empereur ignore que nous n'avons ni les vivres pour les nourrir ni l'argent pour les payer, et que nous sommes menacés de voir immédiatement tous les services manquer à la fois dans toutes les places: c'étaient les provinces du Nord qui pourvoyaient alors à la plus grande masse des besoins des sixième et septième gouvernements; et cette situation empire chaque jour de la manière la plus effrayante; et elle ne changera que lorsque nous aurons un territoire plus proportionné à nos besoins. Quant aux magasins, leur formation est l'objet de tous mes efforts et de toute ma sollicitude; mais, à l'époque de l'année où nous sommes arrivés, ce n'est pas une chose facile. Si Sa Majesté augmente les ressources, et si alors je parviens à rassembler des subsistances pour nourrir l'armée pendant un mois, je croirai avoir obtenu un grand résultat, et il serait bien désirable qu'elles puisent être conservées pour le moment où il faudrait combattre l'ennemi d'une manière sérieuse, et non pour faire de simples démonstrations.

«J'écris au duc d'Albufera pour lui faire connaître la situation des choses, et je donne l'ordre au général Bonnet de rentrer sur-le-champ dans les Asturies par le col de Lietor-Liegos. Je sens toute l'importance de l'occupation de cette province, et je comptais y envoyer des troupes incessamment.