LIVRE SEIZIÈME

1813

Sommaire.--Situation et faiblesse de la grande armée après la campagne de Russie.--Organisation d'une nouvelle armée dite d'observation du Mein.--Création des régiments provisoires.--Canonnière de marine.--Composition de l'armée du Mein.--Arrivée du duc de Raguse à Mayence.--Composition du sixième corps, sous les ordres de Marmont.--Marche sur Dresde.--Combat de Wiessenfels.--Mort du duc d'Istrie.--Napoléon établit son quartier général à Lutzen.--Reconnaissance de l'ennemi exécutée par le sixième corps.--Bataille de Lutzen 2 mai 1813.--Combats de nuit contre la cavalerie ennemie.--Danger que court le duc de Raguse.--Paroles de l'Empereur.--Entrée de l'armée française à Dresde.

Je passai les mois de janvier et de février 1813 à soigner mes blessures, impatient de rentrer en campagne. Grâce à la force de mon tempérament, dès le mois de mai, je fus en état de partir. Après quinze jours passés à Châtillon, où j'arrêtai les travaux dont la suite devait m'occuper d'une manière si grave et si importante, je me mis en route pour l'armée.

Les deux mois et demi passés à Paris et à la cour firent époque pour moi. Étranger aux plaisirs et aux splendeurs de ce séjour, depuis neuf ans, je n'avais pas quitté les camps; et, sous le régime impérial, je n'avais habité la capitale que pendant six semaines environ et à trois reprises différentes, à l'époque du couronnement, en 1809, après la paix de Vienne, et à l'époque de la naissance du roi de Rome, avant d'aller prendre le commandement de l'armée de Portugal. Aussi, sur ce terrain, tout était neuf pour moi. La cour, encore brillante, présentait cependant un horizon sombre à tous les yeux. La défection du corps prussien d'York, indice effrayant de la situation des esprits, donnait à chacun le pressentiment de grands et de nouveaux malheurs. Et cependant la fortune est venue au secours du courage, et il n'a tenu qu'à Napoléon de rasseoir pour toujours sa puissance ébranlée; mais il devait se charger lui-même de se détruire et périr par un suicide politique.

Depuis plusieurs années, Napoléon, rappelant, autant qu'il le pouvait, dans les habitudes, les usages anciens de la cour de France, exigeait que l'on vint à ses fêtes en habit habillé. L'intérêt des manufactures servait de prétexte à cet usage singulier, imitation servile du passé. Rien n'était si extraordinaire que ce travestissement de soldats dont la parure était les cicatrices et l'air martial bien plus que la grâce et l'élégance. Je me fis faire de beaux habits pour me conformer à l'ordre donné, et ma manche ouverte, mon bras en écharpe et sans mouvement, faisaient ressortir ce que ce costume avait de bizarre.

Les historiens de la campagne de 1812 en Russie ont raconté ses désastres avec trop de détails pour que, sans y avoir assisté, je m'occupe de les décrire. L'ouvrage de M. de Ségur porte avec lui la conviction et doit être placé en première ligne. J'ai pu juger, dans la campagne suivante, des dispositions physiques et morales de Napoléon. Il était en 1813 tel que M. de Ségur le dépeint en 1812. Plus tard, j'ai pu apprécier l'exactitude de ses récits quand il décrit les lieux où se sont passées les grandes scènes de cette époque. Enfin il a bien peint le caractère des événements dans une armée livrée à de semblables circonstances, et c'est lui qui, à mon avis, doit faire autorité dans l'avenir.

La grande armée n'existait plus que de nom. À peine les régiments conservaient-ils des fragments de cadres. L'effectif présent sous les armes, dans le cadre d'un grand nombre de divisions, ne s'élevait pas à plus de huit à neuf cents hommes. Les hommes échappés à la mort étaient prisonniers ou éparpillés, sans armes et sans organisation. Quelques corps, restés en Prusse et à Dantzig, furent victimes à leur tour des rigueurs de la saison et éprouvèrent une grande diminution. De leur côté aussi les troupes ennemies, sans avoir été désorganisées, étaient beaucoup réduites, malgré les soins qu'on avait pris pour leur conservation pendant la poursuite des opérations. Néanmoins leur nombre et leur état les rendaient très-supérieures aux nôtres et fort redoutables.

La défection de la Prusse avait mis inopinément dans la balance de nouvelles forces contre nous, et ces forces étaient aussi redoutables par le nombre des soldats que par l'esprit qui les animait. L'enthousiasme de la nation la fit se lever, pour ainsi dire, tout entière pour assurer sa délivrance.

La ville de Dantzig, abandonnée à elle-même, fut bloquée, ainsi que les diverses places de la Vistule. Cependant le vice-roi, qui commandait cette prétendue grande armée, dont les débris réorganisés composaient un corps de tout au plus douze mille hommes, formé de quatre divisions, était resté à Posen aussi longtemps qu'il l'avait pu sans danger. Il s'était ensuite retiré lentement et s'était arrêté à Berlin. Enfin, quand le mouvement des armées ennemies et la levée en masse de la Prusse l'y forcèrent, il se réfugia derrière l'Elbe, où il reçut des renforts considérables.