L'hiver de 1813 se passa ainsi en Allemagne. Pendant ce temps, une nouvelle armée, sous le nom d'armée d'observation du Mein, se formait sur la frontière et se préparait à entrer en campagne.
Les désastres survenus en Russie avaient été ressentis vivement par la France entière. Quelque lourd qu'eût paru le fardeau de la guerre, quelle que fût l'impopularité de l'Empereur et de ses entreprises gigantesques, qui, se renouvelant chaque année, épuisaient toujours davantage les peuples, l'honneur national, accoutumé, par des succès continuels, à dicter partout des lois, se réveilla au bruit des revers. Le sentiment patriotique fit faire des efforts extraordinaires pour mettre Napoléon à même de reprendre sa position perdue et de rétablir son influence sur l'Europe. On espérait que Napoléon était corrigé, et qu'enfin la France pourrait jouir de sa puissance au sein du repos. Les levées se firent avec facilité et empressement. Une réquisition immense de chevaux s'exécuta promptement et sans murmures. Tout marcha avec une telle rapidité, que les armées semblaient sortir de terre.
Avant de commencer la campagne de Russie, l'Empereur avait emmené avec lui tout ce qu'il y avait de disponible dans l'armée. Il n'avait laissé en France que des dépôts; mais, par une sage prévoyance, il avait ordonné la levée de cent bataillons de réserve, sous le nom de cohortes. Afin de se ménager la ressource des conscriptions futures, il l'avait fait faire sur les conscriptions passées, c'est-à-dire parmi les hommes libérés, mesure injuste et odieuse, mais qui lui fournit des hommes faits, robustes, de l'âge de vingt-deux à vingt-huit ans, et plus en état que ceux des levées annuelles de supporter les fatigues de la guerre. Pour déguiser aux yeux de ces hommes, appelés contre toute espèce de droit, la rigueur dont ils étaient l'objet, le sénatus-consulte, rendu à cette occasion, déclara que ces nouveaux soldats n'auraient d'autre destination que la défense du territoire de l'Empire; qu'ils ne pourraient en sortir; et, pour présenter à l'esprit l'idée d'une organisation particulière adaptée à cette destination spéciale, on les plaça dans des corps nouvellement formés sous le nom de cohortes au lieu de bataillons.
M. de Lacépède, orateur du Sénat, prononça, en présentant l'acte qui mettait l'Empereur en possession de cette ressource, les paroles suivantes, qui furent au reste frappées de ridicule, au moment même où elles furent proférées: «Mais ces jeunes soldats auront à gémir du sort qui leur est réservé, de rester loin des dangers et du théâtre de la gloire des armes françaises.» Le théâtre de la guerre se rapprocha d'eux et vint les chercher. Un nouveau sénatus-consulte, rendu dans l'hiver de 1812 à 1813, autorisa à les mobiliser et à en faire des régiments, qui prirent de nouveaux numéros dans l'armée. Ces corps, ayant été levés au moment du plus grand déploiement de nos forces, avaient reçu un grand nombre d'officiers fort médiocres et trop âgés, en réforme ou en retraite, rappelés au service, mais les soldats étaient admirables. Les cent cohortes organisées en régiments prirent les numéros au delà du 122e et jusqu'à 130 et quelques. Ces corps formèrent la première ressource dont l'Empereur disposa.
La conscription annuelle était déjà appelée. Elle servit à remplir les cadres d'un grand nombre des troisième et quatrième bataillons, qui formèrent des régiments provisoires, et furent envoyés dans le corps d'observation du Mein.--Des soldats, tirés des compagnies départementales, formèrent un régiment de quatre magnifiques bataillons. Napoléon eut, en outre, l'idée de faire servir à terre, et comme infanterie, les canonniers de la marine, corps nombreux, brave et fort inutile dans les ports en ce moment. Il ordonna son doublement en y versant un nombre de conscrits égal à celui des vieux soldats. On forma ainsi quinze bataillons de campagne, qui entrèrent dans la composition de mon corps d'armée. Enfin, Napoléon appela à lui un corps de trois divisions, formées avec des troupes de l'armée d'Italie, composé d'anciens régiments, dont la gloire et le courage rappelaient notre beau temps militaire. Ce corps, confié au général Bertrand, traversa le Tyrol, et vint nous rejoindre dans les plaines de la Saxe.
L'armée d'observation du Mein se composa en dernière analyse de corps dont les numéros définitifs, dans la grande armée, furent les suivants:
Troisième corps, maréchal Ney, quatre divisions;
Quatrième corps, général Bertrand, trois divisions, dont une wurtembergeoise;
Sixième corps, duc de Raguse, quatre divisions, dont trois seulement furent organisées (canonniers de la marine).
Le premier corps, prince d'Eckmühl, quatre divisions. Il était sur le bas Elbe, où il se réorganisait.