«Le lendemain 2 mai, les projets de l'ennemi étant encore obscurs, l'Empereur me donna l'ordre de me porter sur Pégau, afin de connaître la force de l'ennemi sur ce point et de culbuter tous les corps moins forts que le mien, que je trouverais sur mon passage. Afin de ne pas être trompé par de simples apparences, je me mis immédiatement en mouvement. Deux routes me conduisaient également à Pégau, l'une par la rive gauche du ravin et plus courte, l'autre par la rive droite et plus longue.
«Je choisis la deuxième parce qu'elle me liait plus avec l'armée, et que, dans le pas d'une grande bataille, je ne courrais pas risque d'en être séparé.
«Mes troupes formées en neuf colonnes, sur plusieurs lignes, prêtes à former promptement des carrés et disposées en échelons, je m'ébranlai; après une heure de marche, j'arrivai au village de Starfield. En ce moment le canon se fit entendre au village de Kaia, et, au même instant, l'ennemi se montra sur l'immense plateau qui précède et domine le village de Starfield; les forces qu'il me montra dans ce moment ne me parurent pas assez grandes pour devoir m'arrêter; je me disposai donc à remplir la partie de mes instructions qui me prescrivait de marcher à lui; mais, afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux, j'occupai fortement le village de Starfield, qui devait être mon point d'appui. Je portai en avant du village, et un peu à sa gauche, la division Compans, et en échelons sur sa gauche, celle du général Bonnet; et, soutenu d'une nombreuse artillerie, je portai ces troupes en avant.
«La charge que j'avais ordonnée s'exécuta avec promptitude et vigueur; les forces que l'ennemi me montra bientôt me prouvèrent qu'une grande bataille allait être livrée; alors j'arrêtai mon mouvement offensif, qui, en m'éloignant de l'armée et de mes points d'appui, aurait infailliblement causé ma perte; mais je conservai toutefois une attitude offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi, de l'empêcher d'écraser les troupes du troisième corps qui combattaient à Kaia, et de donner le temps aux échelons que Sa Majesté avait formés en arrière de se réunir et de venir nous dégager. Alors l'ennemi réunit de grandes forces contre moi, et surtout une nombreuse artillerie. Plus de cent cinquante pièces de canon furent dirigées contre mon seul corps d'armée; mais les troupes supportèrent leur feu avec un calme et un courage dignes des plus grands éloges. La division Compans, surtout, la plus exposée, mérite des éloges particuliers; les rangs éclaircis à chaque instant se reformaient aux cris de Vive l'Empereur! Immédiatement après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla et fit une charge vigoureuse également dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de marine. Cet excellent régiment, commandé par le brave colonel Esmond, montra en ce moment tout ce qu'une bonne infanterie peut contre la cavalerie, et les efforts de l'ennemi vinrent échouer contre ses baïonnettes; d'autres charges furent également faites, et toutes également sans succès. Cependant le combat durait déjà depuis plusieurs heures; Sa Majesté, qui avait prévu ce qui pouvait arriver et placé l'armée en conséquence, avait eu le temps de la réunir et de marcher. L'ennemi voulut faire un dernier effort sur moi et redoubla son feu dans l'espérance de me forcer à évacuer le village de Starfield, et il pouvait espérer d'obtenir ce résultat si j'eusse continué à garder la position offensive que j'avais prise et à combattre à découvert; je crus devoir ne pas compromettre ce poste important, et à cet effet je reportai mes troupes en arrière, de la distance nécessaire pour en masquer une partie, en étant à portée de soutenir le village de Starfield, et toute la division Compans fut placée dans ce village. Cette disposition fut encore rendue plus nécessaire par un grand mouvement que l'ennemi fit sur ma droite, qui, étant en arrière du ravin, n'avait plus de point d'appui, tandis que la tête de mes forces était au village, et n'ayant rien au delà du ravin. Peu de troupes suffisaient pour arrêter l'ennemi sur ce point. J'y employai une portion de la troisième division, et je gardai le reste de cette division en réserve, afin de pourvoir aux cas imprévus. L'ennemi alors fit une charge directe sur le village; mais elle lui réussit mal. Cependant l'Empereur était arrivé sur Kaia, et, tandis qu'on se battait sur ce point avec acharnement, les efforts de l'ennemi furent ralentis contre moi, quoique j'eusse toujours en présence de grandes forces.
«Cinq heures et demie arrivèrent, et le quatrième corps parut. Aussitôt que je pus être certain de l'avoir bien reconnu, j'eus lieu d'être tranquille sur ma droite, et j'exécutai, sans perdre un seul instant, avant même d'avoir communiqué avec lui, l'ordre anticipé que Sa Majesté m'avait donné de porter une division sur Kaia aussitôt que je serais en liaison avec le général Bertrand. Enfin l'ennemi était battu partout; Sa Majesté était victorieuse; elle ordonne une charge générale. La division Compans débouche de nouveau du village. La division Friederich se porta à sa gauche et à droite de la division Bonnet, et nous marchâmes rapidement à l'ennemi, qui fuyait devant nous, aussi loin que le jour le permit. Nous nous canonnions encore qu'à peine pouvions-nous distinguer, dans l'obscurité, les masses qui se retiraient devant nous. Il fallut enfin s'arrêter par suite de l'obscurité de la nuit. Nous étions en repos depuis quelques instants lorsqu'un corps de cavalerie ennemie se présenta inopinément et sans avoir pu être reconnu, et chargea nos carrés. Il fut reçu la nuit comme il l'avait été le jour, et se replia, mais sans avoir éprouvé une grande perte, attendu que, dans l'obscurité, il eût été dangereux de faire feu sans avoir bien reconnu la division des carrés. Immédiatement après sa retraite, prévoyant qu'il pourrait revenir, je rapprochai tellement mes carrés, qu'ils pouvaient tous se voir, et je les échelonnai de manière que deux côtés pussent toujours tirer, et qu'il y eût des feux dans toutes les divisions. Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, comptant que, après la fatigue d'une aussi longue journée, les soldats seraient couchés et les armes aux faisceaux, arriva à dix heures avec quatre régiments de cavalerie de choix, dont un régiment de gardes prussiennes. Ces quatre régiments se jetèrent avec une impétuosité extraordinaire au milieu de nous; mais ils trouvèrent chacun à son poste. Tous les ordres donnés furent exécutés ponctuellement, et l'ennemi enveloppa de ses morts nos carrés sans en enfoncer aucun. Trois cents hussards restèrent sur la place, et les rapports des Prussiens annoncent que le régiment des gardes a été détruit entièrement. Ainsi a fini une belle journée. C'est le sixième corps qui, dans cette mémorable bataille, a eu l'honneur de tirer les premiers coups de canon et les derniers coups de fusil. Je ne saurais donner trop d'éloges aux troupes dont Sa Majesté m'a confié le commandement. Les soldats de marine se sont montrés dignes de l'armée dans laquelle Sa Majesté les a attachés. Ces nouveaux soldats marchent d'un pas ferme sur le pas des anciens. Je devrais nommer tous les généraux et tous les officiers supérieurs; mais je dois faire une mention particulière du général Compans et du général Bonnet, des généraux Jamin, Joubert et Richemont. Le général Compans a eu ses habits criblés de mitraille: le général Bonnet, deux chevaux tués sous lui: le général Jamin, quoique blessé, n'a pas quitté le champ de bataille un seul instant. Je dois faire aussi mention du colonel Jardet, mon premier aide de camp, officier d'une grande distinction, qui a été blessé d'une manière extrêmement grave. Je dois citer aussi le général Faucher, commandant l'artillerie, et le colonel de Ponthou, commandant le génie, dont j'ai eu à me louer.
«J'aurai l'honneur d'adresser à Votre Altesse des demandes de récompenses pour les officiers et soldats qui ont si bien mérité de Sa Majesté, et en vous priant de les soumettre à l'Empereur.»
LIVRE DIX-SEPTIÈME
1813
Sommaire.--Hésitations du roi de Saxe.--Passage de l'Elbe à Priesnitz.--Reddition de Torgau.--Combat de Bichofswerda (12 mai).--Combats de Grossenheim, de Koenigswerth et de Weissig.--Positions de l'armée devant Bautzen.--Bataille de Bautzen (20 mai).--Bataille de Wurtzen (21 mai).--Retraite de l'ennemi sur Weissenberg.--Combat de Reichenbach.--Mort du général Bruyère.--Mort de Duroc: son portrait.--Passage de la Niesse par le septième corps.--Surprise et déroute de la division Maison à Haynau.--Combat de Jauer.--Armistice de Pleiswig.--Ligne de démarcation des deux armées.--Retour de l'Empereur à Dresde (10 juin).--Établissement du sixième corps à Buntzlau.--Situation de l'armée française pendant l'armistice.--Haine des Prussiens pour les Français.--Rôle de l'Autriche.--Travaux de défense à Buntzlau.--Arrivée de M. de Metternich à Dresde.--Paroles de l'Empereur.--Ouverture du congrès de Prague.--Dénonciation de l'armistice (10 août).--Manière de voir de l'Empereur.--Ses conseillers.--Composition et force de l'armée française.--Travaux de défense autour de Dresde.--Plan de campagne de Napoléon.--Composition et force des armées ennemies.--Formation de l'armée française.--Arrivée de Napoléon à Görlitz (18 août).--Commencement des hostilités.--Opérations du sixième corps.--Mouvements des armées autour de Dresde.--La grande armée alliée attaque Dresde (26 août).--Bataille de Dresde.--Mort du général Moreau.--Retraite de l'ennemi.--Poursuite de l'armée ennemie.--Combats de Possendorf, de Dippoldiswald et de Falkenheim.--Combat de Zinnwald.--Catastrophe du général Vandamme.
À la fin de mars, à l'approche de l'armée russe, le roi de Saxe, pour ne pas tomber en son pouvoir, avait abandonné sa capitale. Il s'était rendu d'abord à Plauen et de là à Ratisbonne, accompagné d'un corps de quinze cents chevaux.