Nos revers à la fin de la dernière campagne, la destruction de nos forces, la défection de la Prusse et les passions qui se développaient dans une grande partie de l'Allemagne, avaient frappé de terreur les princes de la Confédération. L'Autriche avait, dès ce moment, entrevu l'espoir de retrouver son ancienne prépondérance, soit par des négociations, soit en rentrant plus tard dans la lice. Elle s'occupait, dès lors, à réunir autour d'elle en faisceau tout ce qu'elle pouvait détacher de notre alliance, afin de donner plus de poids à ses paroles.

Le roi de Saxe, un des premiers à qui elle s'était adressée, comprit bientôt que les intérêts bien entendus de l'Allemagne étaient dans un système modérateur, assurant à l'avenir le repos de l'Europe, et dont l'Autriche serait le centre. Il signa d'abord une convention par laquelle le corps polonais acculé à Cracovie, à la frontière autrichienne, aurait la faculté d'entrer en Galicie, en déposant ses armes. Ces armes devaient être transportées sur des chariots et devaient lui être rendues à son arrivée en Saxe. Cette disposition concernait également quelques troupes françaises et un corps de cavalerie saxonne qui se trouvait avec elles. À l'ombre de cette première convention, on commença à négocier un traité de neutralité qui devait séparer la Saxe de l'alliance française et l'unir à la politique autrichienne.

D'un autre côté, l'Autriche avait pris une attitude pacifique en faisant faire un armistice pour le corps auxiliaire que commandait le feld-maréchal, prince de Schwarzenberg. Enfin, le 26 avril, elle avait déclaré à l'ambassadeur de France à Vienne que les stipulations du traité du 4 mars 1812 n'étaient plus applicables aux circonstances présentes.

C'était annoncer l'intention de suivre une politique indépendante. Après tous ces divers actes, le roi de Saxe quitta Ratisbonne et se rendit à Prague. Cette démarche donna l'éveil à Napoléon sur ses intentions. Il soupçonna que les négociations relatives au désarmement du corps polonais pourraient avoir été plus loin, et se crut menacé de voir la Saxe se séparer de ses intérêts. Dès son arrivée à Mayence, il avait envoyé auprès de lui à Ratisbonne le général de Flahaut pour surveiller la conduite du roi et réclamer la cavalerie qu'il avait avec lui. Il n'eut cependant jamais la certitude d'un traité convenu et signé. Il crut seulement que des propositions avaient été faites et reçues avec complaisance; mais enfin les mauvaises dispositions du roi de Saxe devinrent patentes par la connaissance des ordres donnés le 5 mai au général Thielmann, qui commandait à Torgau, de ne recevoir aucune troupe étrangère dans la place, et par le refus d'en ouvrir les portes au troisième corps, qui s'y présenta.

Alors la victoire avait donné du poids aux paroles de Napoléon, et il se trouvait maître de Dresde au moment même où le roi semblait vouloir l'abandonner. Il envoya un officier à Prague, le comte de Montesquiou, pour remettre à M. de Sera, alors ministre de France auprès du roi, une lettre qui lui prescrivait de le faire s'expliquer dans l'espace de six heures. Il devait, à l'instant même: 1° déclarer par écrit dans une lettre à l'Empereur qu'il n'avait pas cessé de faire partie de la Confédération du Rhin et reconnaissait les obligations qui en résultaient pour lui; 2° donner l'ordre au général Thielmann d'ouvrir les portes de Torgau et de mettre à la disposition du général Régnier les troupes saxonnes qui s'y trouvaient et devaient en sortir; 3° enfin d'envoyer à Dresde la cavalerie saxonne restée près de lui, et de la mettre à la disposition de l'Empereur; dans le cas d'un refus, M. de Sera lui devait faire connaître qu'il était déclaré félon et avait cessé de régner.

Un langage pareil auprès d'un prince faible, dont les États étaient envahis et en partie occupés, devait avoir les résultats qu'en attendait Napoléon. Le roi souscrivit à tout et s'excusa auprès de l'Empereur d'Autriche sur l'empire des circonstances. Il lui demanda le secret sur le traité fait, signé et ratifié, et le secret lui fut gardé. Le roi se rendit à Dresde. L'Empereur donna, avec intention, un grand éclat à son retour. Il alla, le 12 mai, à sa rencontre à une lieue, accompagné de tous les maréchaux alors à Dresde, et j'étais du nombre. Il fut empressé et affectueux envers son allié; il s'efforça d'établir l'opinion qu'il n'avait jamais douté de sa fidélité. On ne peut que plaindre un souverain placé dans des circonstances aussi difficiles, entre le salut de ses peuples et ses engagements. Les résultats de sa conduite lui ont été funestes; mais la campagne de 1813, dont la fin a été si désastreuse pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes. Ainsi, en prenant seulement pour base les probabilités et les intérêts, on doit reconnaître que peu s'en est fallu qu'il n'ait eu à s'applaudir de sa politique. Ce vieux monarque, si fort aimé par ses sujets, ne doit pas être jugé avec trop de sévérité.

Le onzième corps était entré à Dresde le 8. Dès le 9 au matin, un pont fut jeté sur l'Elbe à Priesnitz. L'ennemi mit obstacle à ce travail autant qu'il fut en son pouvoir. Le 9, les quatrième, sixième et douzième corps arrivèrent à Dresde. Le 11, le onzième corps passa l'Elbe et prit position sur la route de Bautzen. Les quatrième et sixième corps, ainsi que le premier corps de cavalerie, suivirent la même direction. Le douzième corps resta à Dresde avec le quartier général impérial et la garde. Ce même jour le troisième corps entra à Torgau; mais le général Thielmann, qui y commandait pour le roi de Saxe, après avoir remis la forteresse au maréchal Ney, passa à l'ennemi avec son état-major. Le cinquième corps de Meissen se rendit également à Torgau, et à ces deux corps se joignit le septième, dont le général Régnier reprit le commandement. Réorganisé, il se composa de la division française du général Durutte et des troupes saxonnes.

Le onzième corps, en s'éloignant de Dresde, avait pris la route de Bautzen, tandis que le quatrième s'était porté sur Königsbrück, et le sixième sur Reichenbach. Le 12, le maréchal duc de Tarente, ayant rencontré l'arrière-garde russe, commandée par Miloradowitch, la poussa devant lui. Un autre combat assez vif s'engagea à Bichofswerda. Cette ville fut enlevée; mais les Russes l'incendièrent en l'évacuant, afin de détruire les magasins qu'elle renfermait.

Le 13, le onzième corps continua son mouvement, et prit position à moitié chemin de Bautzen. Les quatrième et sixième corps restèrent, ce jour-là, à Königsbrück et à Reichenbach, ainsi que le douzième et la garde à Dresde. Le cinquième, parti de Torgau, marcha dans la direction d'Obrilugk; le troisième dans la direction de Lukau. Le deuxième, commandé par le maréchal duc de Bellune, et le deuxième de cavalerie du général Sébastiani, étaient arrivés à Wittenberg. Par ces dispositions, Napoléon menaçait la communication de la grande armée ennemie avec Berlin, et même cette capitale. L'Empereur avait aussi pour motif, en ralentissant ses opérations, de recevoir des renforts, entre autres les troupes de la vieille et de la jeune garde, commandées par le général Barrois, enfin de la cavalerie. Il voulait en outre donner le temps au deuxième et au septième corps d'achever leur organisation.

Le 14, tous les corps restèrent en position.