J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau.
Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse qui eût exigé un siége. Il y avait une première enceinte revêtue, une seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une contre-escarpe et des fossés qui furent inondés en partie au moyen des nouveaux travaux; mais cette place, mise en état en moins d'un mois, ne fut pas occupée pendant la campagne suivante et ne servit à rien, ainsi que je l'expliquerai plus tard.
L'armistice avait été conclu par toutes les puissances dans le but apparent d'arriver à la conclusion de la paix, sans la médiation de l'Autriche. Le prince de Metternich se rendit à Dresde pour y voir l'Empereur et juger de ses dispositions. Napoléon avait toujours eu pour lui une bienveillance toute particulière et un attrait marqué. Cependant leur discussion fut vive, de la part de l'Empereur au moins; car le prince de Metternich, toujours maître de lui-même, parlait de tout sans passion, et discutait les intérêts dont il était chargé avec le calme qui convient à un homme d'État. Les emportements de Napoléon, joués, comme il lui arrivait souvent, ne produisirent aucun effet. La grande affaire était les pouvoirs à donner aux médiateurs. L'Empereur voulait que l'Autriche fût seulement une intermédiaire; mais l'Autriche voulait être arbitre et résolut à se déclarer contre celui qui refuserait de reconnaître sa médiation. Cependant Napoléon accorda le principe et convint de ce mode de négociation. L'Empereur reconnut clairement alors la propension de l'Autriche à devenir son ennemie; mais il refusait toujours à croire qu'elle s'y décidât. Il calcula avec le prince de Metternich les forces qu'il allait avoir à combattre. Il commença par les nier ou les réduire de beaucoup. Forcé ensuite de reconnaître tout ce que ces forces avaient d'imposant, il lui dit avec humeur ces paroles remarquables, qui n'étaient dignes ni de son esprit ni de son jugement: «Eh bien! plus vous serez, et plus sûrement et plus facilement je vous battrai.»
Le prince de Metternich le quitta après une conversation de dix heures, mais ayant perdu l'espérance d'obtenir une négociation suivie dont la conclusion pût être la paix. Pendant ce temps, Napoléon s'abandonnait à l'idée que l'Autriche resterait neutre; car ses dernières paroles furent celles-ci, au moment même où le prince de Metternich passait la dernière porte de son appartement: «Eh bien! vous ne me ferez pas la guerre.»
Cependant le congrès de Prague fut ouvert comme il était convenu. Les plénipotentiaires français, MM. de Vicence et de Narbonne, s'y rendirent tard. Ensuite ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, ajoutant qu'ils les recevraient incessamment. Le temps s'écoula dans cette vaine attente. On arriva ainsi au 10 août, dernier jour de l'armistice. À minuit, les alliés déclarèrent que, d'après les termes des conventions, les hostilités recommenceraient le 16.
Le 12, tout étant rompu, les pouvoirs arrivèrent; mais il était trop tard. Celui qui a approché et bien connu Napoléon le reconnaîtra dans cette manière d'agir.
Napoléon s'était laissé aller tout à la fois à la fougue de son caractère, à la passion qui le dominait et à une espèce de finasserie toujours fort de son goût. Il aurait dû comprendre, tout d'abord, qu'après la consommation énorme d'hommes qu'il avait faite et la nécessité où il était de faire la guerre avec des soldats si jeunes il ne pourrait pas la prolonger pendant longtemps, car alors son armée se fondrait comme la neige au printemps. Napoléon, dans les derniers temps de son règne, a toujours mieux aimé tout perdre que de rien céder. En cela, son caractère a éprouvé une grande modification. Ce n'était plus le jeune général d'Italie qui avait su renoncer à l'espérance de prendre immédiatement Mantoue, qui s'était résigné à abandonner cent cinquante pièces de siége dans la tranchée pour aller livrer une bataille, la gagner et aller reprendre l'exécution de ses projets.
Si, en 1813, Napoléon avait fait la paix (et il pouvait la faire avec honneur après ses victoires de Lutzen et de Bautzen), en conservant de grands avantages, il satisfaisait l'opinion publique en France. Il récompensait le pays des efforts qu'il avait faits pour le soutenir. Il laissait mûrir son armée, si je puis m'exprimer ainsi; et, après deux ou trois ans, s'il avait voulu, il aurait recommencé la lutte avec des moyens plus complets et plus imposants que jamais; mais sa passion l'entraîna. Son esprit supérieur lui montra certainement alors les avantages d'un système de temporisation; mais un feu intérieur le brûlait, un instinct aveugle l'entraînait, quelquefois même contre l'évidence. Cet instinct parlait plus haut que la raison, et commandait.
Il avait d'ailleurs un conseiller funeste qui flattait ses passions, adoptait toutes ses illusions, et même les rendait encore plus éblouissantes. Le duc de Bassano, esprit étroit et vain, flatteur par essence, avait juré une adoration sans réserve à son maître. Il la professait hautement et s'en glorifiait. Il étudiait ses désirs pour en faire ses lois, et il mettait son esprit et son éloquence à plaider les causes que Napoléon avait déjà jugées. C'était un moyen de lui plaire et d'en être bien traité. Mais le prix de ses succès devait être la perte de son idole. Il répétait, à cette époque, à Napoléon sans cesse ces paroles: «L'Europe est attentive et impatiente de savoir si l'Empereur sacrifiera Dantzig.» La prétention et l'espérance de conserver cette ville, ainsi que les sentiments d'orgueil qui s'opposaient à toute espèce de sacrifice, étaient caressés par ce langage. C'est là ce qui a fait recommencer la guerre, et en définitive produit la chute de Napoléon et la destruction de l'Empire.
L'époque rapprochée des hostilités décida l'Empereur à faire célébrer sa fête, par l'armée, plus tôt qu'à l'ordinaire. Le 15 août y était consacré ordinairement. Elle fut fixée cette année au 10 août, pour la dernière fois.