SITUATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE PENDANT L'ARMISTICE ET LA DEUXIÈME CAMPAGNE DE 1813.
La manière et la promptitude avec laquelle l'armée française avait reparu sur la scène, l'espèce de résurrection dont elle venait de présenter l'image, avaient étonné l'Europe. Les succès de Lutzen et de Bautzen avaient montré ce que l'on pouvait attendre de ses efforts. Mais ces succès, si glorieux et si éclatants qu'ils fussent, n'avaient donné que de faibles résultats. Ils n'avaient pas diminué d'une manière sensible les forces de l'ennemi. D'un autre côté, l'armée combinée était loin d'être arrivée à la force que le mouvement imprimé en Prusse et en Russie devait produire. Les recrues dont la levée avait été ordonnée en Russie, au commencement de l'année précédente, étaient au moment de rejoindre et de renforcer les corps. Le mouvement national de la Prusse n'était pas encore régularisé; le roi avait ordonné une levée en masse de ses peuples contre les Français quand ils franchiraient leur territoire; il ordonnait la destruction des moissons et des fruits, l'enlèvement des bestiaux, enfin une guerre à mort. Quand, en 1814, les paysans français voulurent prendre les armes, on les menaça de les traiter en criminels. On prétendit qu'ils agissaient contre le droit des gens et les usages des peuples civilisés. C'est ainsi que les hommes changent de doctrines et de principes, suivant leurs diverses situations.
Ces dispositions extrêmes, inspirées par le désespoir et la fureur, restèrent, au surplus, sans exécution: mais un esprit public prononcé, une énergie admirable, se montrèrent dans toutes les classes en Prusse. Les sociétés secrètes, formées pour préparer la délivrance du pays, avec l'assentiment et l'appui du gouvernement, produisirent l'effet qu'on avait dû en attendre. Les idées de liberté, le désir d'institutions et de garanties constitutionnelles, s'étaient mêlés aux idées d'affranchissement et d'indépendance nationale. Tous ces désirs, toutes ces espérances, avaient été encouragés par le roi, à titre de moyens défensifs. Aussi tout bouillait en Prusse. Plus l'oppression de Napoléon avait été forte et sa tyrannie odieuse, et plus la réaction avait de violence. Les étudiants couraient aux armes. Cette jeunesse vive, ardente et souvent redoutable, qui peuple les universités d'Allemagne, rappelait, par son esprit, son ardeur et son but, la formation des premiers bataillons des volontaires de France, qui furent tout de suite si remarquables par leur conduite, et qui devinrent plus tard le noyau de l'armée française et la pépinière d'où sortit le plus grand nombre de ses chefs. Enfin l'énergie de la Prusse était encore accrue par le sentiment de la position dans laquelle elle s'était placée volontairement. Sa désertion de la cause française au milieu de la guerre, cette défection du général York, avaient autorisé toute espèce de vengeance de la part de Napoléon, qui n'était, d'ailleurs, que trop disposé à s'y livrer. La force seule pouvait donc la préserver. Mais, pour mettre en oeuvre de pareilles ressources, pour régulariser de semblables moyens, le gouvernement avait à peine eu trois mois, et encore le dernier de ces trois mois avait été employé tout entier à combattre. La Prusse était donc loin de présenter en ce moment les forces réelles dont elle pourrait bientôt disposer. L'armistice devait lui donner le temps d'achever ses préparatifs.
Les Russes, ses alliés, épuisés par la campagne précédente, par les marches exécutées pendant l'hiver, ne comptaient dans leur armée que des bataillons incomplets. Les recrues, formées et dressées, allaient arriver et doubler chez eux le nombre des combattants.
De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées s'exécutaient avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans ses idées. Il profita avec activité de l'armistice.
Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances étaient favorables. Elles lui fournissaient l'occasion de devenir modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils.
On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Autriche de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix, personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions opposées et inconciliables.
La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que le mouvement national mettait à sa disposition.--Les Russes recevaient leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre à même de le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix: c'est que Napoléon consentît à faire le sacrifice d'une partie de sa puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la rendre favorable. Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fût avec nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde, tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui, et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie. Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être la sienne et l'a conduit à sa perte.
C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent les positions réglées par l'armistice.
Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'oeil. Les jeunes soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des conscrits qui venaient de faire la campagne se trouvaient blessés à la main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme, les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux. Quelques-uns pouvaient être coupables; mais j'acquis la certitude que ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que, lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un fait servant de réparation à l'honneur français.