On a eu tort d'accuser Vandamme d'avoir montré, dans cette circonstance, trop de témérité. Il s'était arrêté dans une bonne et excellente position en avant de Culm, position inexpugnable pour peu qu'il existe quelque proportion entre le nombre des combattants. J'ai depuis étudié ces lieux sur place, et j'ai acquis la conviction que Vandamme aurait pu s'y défendre un contre deux, et certainement il l'aurait fait; mais il y a des limites au possible. Je pense, au contraire, qu'on pourrait lui reprocher de la lenteur et peu d'ensemble dans sa marche. Ses troupes n'étaient pas réunies le 29; et, quoique maître de Culm le 29, avant midi, il ne put pas déboucher pour culbuter et mettre en déroute le corps russe, très-inférieur en force, isolé dans une position ouverte, sans appui et sans moyen pour résister. Mais aussi comment se précipiter au milieu de cent quatre-vingt mille hommes qui, s'ils n'étaient pas là, se trouvaient cependant à portée dans un bassin vaste et découvert, sans avoir derrière soi les forces nécessaires comme point d'appui? Et pourtant il y avait un tel désordre dans l'armée alliée en ce moment, que le corps de Vandamme seul pouvait, en l'accroissant encore, amener des résultats incalculables.
C'est l'esprit de justice dont je fais profession, et ma conviction profonde, qui me décident à prendre la défense de Vandamme, car ce général ne m'a jamais inspiré aucun intérêt. J'ajouterai à ce qui précède une dernière réflexion sur la conduite de Napoléon, réflexion qui la rend encore moins concevable.
L'armée ennemie se retirait sur diverses colonnes, et devait naturellement se rassembler dans la plaine de Toeplitz. Le 30 août, elle devait, d'après tous les calculs, s'y trouver réunie, et, le jour suivant, les divers corps de l'armée française, après avoir descendu du plateau de Saxe, se trouvaient en présence. Une fois nos corps réunis, qui devait commander, qui devait donner la direction, l'impulsion et l'ensemble? Personne, puisque Napoléon était le 30 à Dresde, et n'avait pris aucune disposition pour suppléer, le 31, à sa présence en Bohême. Ainsi, dans le cas de succès constants dans la poursuite, il se mettait, par sa propre volonté, dans des conditions qui en rendaient les effets plus que douteux. L'on ne peut dire qu'il avait suspendu la poursuite, car aucun ordre semblable n'arriva aux autres corps, et Vandamme en a reçu de contraires.
On se perd dans ce dédale où l'on ne peut découvrir ni un calcul ni une intention raisonnable. Seulement il paraît incontestable que Napoléon, frappé de la nouvelle du désastre de la Katzbach, et ne pensant qu'à la nécessité de le réparer, ne voulut pas s'éloigner de l'année de Silésie; mais, quelque urgents que fussent les secours à lui porter, ils ne pouvaient pas être immédiats, tandis que les affaires de Bohême, d'une nature décisive, réclamaient à l'heure même et le secours de sa garde pour soutenir Vandamme, et sa présence pour la direction de l'ensemble des opérations. Dans tous les cas, rien n'excuse et ne peut excuser Napoléon de n'avoir pas informé Vandamme du changement de ses résolutions [4].
[Note 4: ] [ (retour) ] La lettre ci-après prouve que, le 30 août, l'intention de l'Empereur était que l'armée continuât son mouvement offensif et descendît le plateau de la Saxe pour pénétrer en Bohême. Vandamme, non soutenu par la garde, qui avait été rappelée à Dresde, devait marcher sur Toeplitz, tandis que je débouchais par Zinnwald, et que les autres corps en faisaient autant, chacun dans sa direction. Vandamme est donc parfaitement innocent de ce mouvement, et des conséquences qui en ont été la suite.
«Dresde, le 30 août 1813.
«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous prévenir que le point difficile pour l'ennemi est Zinnwald, où l'opinion de tous les gens du pays est que son artillerie et ses bagages ne pourront passer qu'avec une peine extrême; que c'est donc sur ce point qu'il faut se réunir et attaquer; que l'ennemi, tourné par le général Vandamme, qui marche sur Toeplitz, se trouvera très-embarrassé, et sera probablement obligé de laisser la plus grande partie de son matériel.
«Le prince vice-connétable, major général,
«Signé: Alexandre.»
Instruit de ce qui s'était passé, je ne pouvais plus penser à descendre de la montagne. Garder ma position et attendre des ordres était tout ce qui me restait à faire. Je restai donc sur la défensive pendant la journée du 31. L'ennemi attaqua mon avant-garde, mais il fut repoussé constamment. Il avait perdu beaucoup de monde dans cette poursuite et les divers combats dont je viens de rendre compte. Nous lui avions pris trente pièces de canon, sept à huit cents voitures d'artillerie ou d'équipages, et il avait eu en tués, blessés et prisonniers, de neuf à dix mille hommes hors de combat.
Le 31, au soir, je reçus l'ordre de prendre position à Altenbourg. Je m'y rendis, et me mis en mesure de m'y défendre. Le 1er septembre, l'Empereur me prescrivit de me rapprocher de Dresde et de déboucher sur la rive droite de l'Elbe s'il était nécessaire. Dès ce moment commença une série de mouvements sans aucun résultat, qui semblaient destinés, comme par exprès, à produire la destruction des troupes. Le quatorzième corps avait fait un mouvement pareil au mien. Le deuxième corps et sa cavalerie s'étaient également rapprochés de l'Elbe. Le 3, je marchai encore dans la direction de Dresde, et pris position au village de Recknitz. Le 4, je passai l'Elbe et allai camper à Bischofswerda, et le lendemain à Bautzen.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DIX-SEPTIÈME
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Liegnitz, le 29 mai 1813, deux heures après midi.