Le lendemain, 29, je mis en position mon corps d'armée dans la direction qu'avait suivie l'ennemi, et je pris le chemin d'Altenbourg. Mon avant-garde arrivée au village d'Ober-Frauendorf, j'appris que l'ennemi occupait le bois situé à très-peu de distance, et qu'une forte arrière-garde était au delà du village de Falkenheim. Une brigade entière, placée en tirailleurs, fut chargée de chasser l'ennemi du bois, de le fouiller dans toutes ses parties, afin de prévenir toute espèce de surprise. Avec un matériel aussi considérable, dans un pays aussi difficile, il y a les plus grands périls à marcher sans une extrême précaution. Un corps d'armée peut être détruit s'il avance avec trop de confiance et sans être suffisamment éclairé. Le bois étant évacué par l'ennemi, je trouvai au débouché un corps de quinze mille hommes environ, formé en avant du village de Falkenheim, avec vingt pièces de canon.

Cette position est très-forte et appuyée à droite et à gauche par de très-grands escarpements. Elle n'a qu'un seul inconvénient, celui d'être suivie d'un mauvais défilé. Après avoir reconnu la position de l'ennemi, fait occuper par les premières troupes deux mamelons qui protégeaient la sortie du bois, et placé quelques pièces de canon sur la hauteur; après avoir fait serrer la division du général Freiderich sur celle du général Lagrange pour la soutenir, je donnai ordre à celui-ci d'attaquer l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance de sa part, la valeur de nos troupes fut telle, qu'en un instant tout fut culbuté et l'ennemi poursuivi jusqu'à l'entrée du défilé, où il laissa beaucoup de pièces de canon et de voitures. La nuit seule arrêta notre poursuite. Le 37e léger et le 4e de marine se distinguèrent, l'ardeur des troupes était telle, qu'il fallut plutôt s'occuper à la calmer qu'à la stimuler, afin de ne pas compromettre des succès toujours assurés avec de pareils soldats, quand ils sont bien conduits.

Le lendemain, 30, je me mis en marche pour Altenbourg. L'armée ennemie l'avait évacuée pendant la nuit, et nous y trouvâmes une arrière-garde qui se retira à notre approche. Dans le trajet de Falkenheim à Altenbourg, nous pûmes juger par nous-mêmes du désordre de la veille chez l'ennemi. Plusieurs pièces de canon et plus de cent voitures étaient éparses çà et là. Partout nous voyions des indices de confusion. Il ne se passait pas un moment sans que des parcs entiers ne sautassent à notre approche. Je résolus de profiter d'une occasion si favorable pour faire tout le mal possible à l'ennemi, et de le poursuivre l'épée dans les reins jusqu'à Toeplitz.

Je pouvais sans crainte agir ainsi; j'étais informé que le septième corps, commandé par le général Vandamme, soutenu par toute la garde, marchait sur Toeplitz, tandis que le quatorzième corps, placé en échelons, se trouvait entre le premier corps et moi, pour nous soutenir. Vers midi, je rencontrai l'ennemi sur le plateau de Zinnwald, amphithéâtre ressemblant assez à celui de Fralkenheim. On ne peut y arriver que par des défilés fort étroits. La division du général Compans tenait la tête de la colonne. Trouvant des forces considérables au débouché, il lui fut impossible de gagner assez de terrain pour se former. Je donnai l'ordre au général Lagrange de se porter avec sa division par un autre défilé à droite, beaucoup plus étroit que le premier, mais qui prenait en flanc la position de l'ennemi. Ce mouvement eut un plein succès. Cette division, ayant marché avec vigueur, en même temps que celle du général Compans, l'ennemi, culbuté sur tous les points, fut poursuivi sans relâche et jeté dans les chemins étroits et épouvantables qui conduisent de Zinnwald à Eichwald. Nous prîmes, dans cette seule journée, plus de quatre cents voitures d'artillerie et d'équipages.

Nous poursuivîmes l'ennemi à peu de distance du village d'Eichwald, où nous trouvâmes des troupes nouvelles toutes formées. La nuit nous arrêta. L'avant-garde bivaqua près du débouché d'Eichwald, le corps d'armée sur le plateau de Zinmvald, et je préparai tout pour déboucher le lendemain à la pointe du jour sur Toeplitz, où je supposais voir arriver Vandamme de son côté. Mais ce qui s'était passé chez lui avait bien changé l'état des choses. À mon retour au camp, je trouvai un officier d'état-major du maréchal Gouvion Saint-Cyr qui m'apprit la catastrophe. Le corps d'armée avait été détruit et pris presque en entier par l'ennemi. Le matin même, le maréchal avait marché à son secours, mais n'avait pu arriver à temps pour le sauver.

Cet événement a eu des résultats si importants et si graves, qu'il convient d'en rechercher et d'en approfondir les causes.

Napoléon était dans l'usage de recommander avec exagération à ses généraux de marcher en avant. S'il ne doutait pas de leur courage, il est certain qu'il se méfiait de leur résolution. Avec un homme ardent comme le général Vandamme, il eût été plus convenable de lui tenir le langage de la prudence. Toutefois, dans la circonstance, il était de son devoir de marcher tête baissée. Napoléon lui avait dit et fait écrire: «Je vous suis avec toute ma garde; marchez sans crainte.» Enfin il savait que le bâton de maréchal devait être la récompense d'un succès brillant, et il était impatient de l'obtenir. Mais Napoléon, après avoir mis en route sa garde, était resté à Dresde, incertain sur ce qu'il ferait. Ayant reçu la nouvelle de l'échec éprouvé par le maréchal Oudinot devant Berlin, et des revers du maréchal Macdonald sur la Katzbach, il résolut de rester, de rappeler sa garde, et il eut le tort incroyable de ne pas faire prévenir Vandamme. On a dit qu'il s'était mis en route, et que, se trouvant tout à coup indisposé, il avait rétrogradé. Ce fait est inexact, et le général Gersdorff, général saxon, m'a déclaré formellement que, n'ayant pas quitté un moment le palais pendant les journées du 28 et du 29, il avait la certitude absolue que Napoléon n'était pas sorti de Dresde ces jours-là. La garde seule s'était mise en mouvement, et il la rappela, ainsi que je viens de le dire. Vandamme se trouva donc seul et sans appui dans la plaine de Culm. Vainqueur le 29, il fut accablé le 30 par les forces immenses qui se jetèrent sur lui.

Une circonstance inopinée survint qui aggrava sa position, et la rendit désespérée. Le corps de Kleist, qui s'était retiré de Glasshüth devant Saint-Cyr, arriva à Ebersdorff le 29. De ce point il ne put entrer en Bohême. Une communication mauvaise, praticable cependant aux voitures, et meilleure que celle de Zinnwald, aboutit de ce point à Culm. Mais, dans ce moment, Vandamme étant à la tête du débouché, Kleist ne pouvait pas raisonnablement s'y présenter. Le 30, au matin, il crut Vandamme assez avancé pour avoir entièrement découvert la grande route, et, ne le supposant plus sur ce point, il se décida à faire un mouvement par le plateau et à se porter d'Ebersdorf sur Nollendorf, espérant ainsi échapper à l'armée française, arriver à la plaine, éviter Vandamme, et rejoindre, par un détour, le gros de son armée. Une preuve incontestable de la vérité de cette opinion, c'est que ses meilleures troupes étaient à l'arrière-garde pour résister soit à Saint-Cyr, soit à ce qui pouvait venir de Peterswald. Les mauvaises troupes et les parcs étaient en tête de colonne. Au moment où Vandamme, accablé par le nombre, se disposait à la retraite, le corps de Kleist arriva sur la route. La cavalerie de Vandamme, s'élançant en colonnes, pour ouvrir le chemin, échappa en partie. Cette cavalerie, rencontrant seulement d'abord des landwehrs et des parcs, elle sabra tout, et prit cette nombreuse artillerie, qui n'eut pas même le temps de se mettre en batterie. Mais les troupes à la queue de la colonne, s'étant ravisées, prirent position, et parvinrent à fermer le passage.

Si la garde eût suivi, Kleist, pris entre Saint-Cyr et la garde, mettait bas les armes, et Vandamme eût battu, le 30, les divers corps qui l'ont attaqué. Mais, bien plus, si la garde eût joint Vandamme le 29, pendant qu'il était victorieux, il aurait pu se porter en avant et se trouver ainsi au milieu de toutes les forces ennemies qui étaient sans organisation et dans une entière confusion, par suite des difficultés de la retraite. Toute l'artillerie marchait isolément. Les troupes descendaient par détachement, en suivant tous les sentiers praticables. Il n'y avait pas, le 29, trente mille hommes à mettre régulièrement en bataille dans la plaine. C'était un de ces coups de fortune, comme il on arrive en un siècle de guerre. Tout le matériel aurait été pris, et tout se serait dispersé. Des reproches réciproques auraient servi à tout dissoudre, à tout désorganiser. La fortune en a ordonné autrement; mais le seul coupable, et le véritable auteur de la catastrophe, c'est Napoléon.

Il convient maintenant d'examiner quelle influence a eue le maréchal Saint-Cyr sur cet événement. Il pouvait en diminuer la gravité, et il n'est pas exempt de reproches. Il suivait Kleist, et arriva à Ebersdof. C'est de la hauteur, en avant de ce poste, qu'il vit l'événement du 30. S'il est arrivé le 20, il est coupable de n'avoir pas descendu le plateau et de ne s'être pas joint à Vandamme; s'il n'est arrivé que le 30 au matin, il ne pouvait pas déboucher; mais alors il est coupable d'avoir perdu de vue Kleist. En le suivant l'épée dans les reins il l'arrêtait, et la route de Peterswald restait libre au général Vandamme, et peut-être même l'enchaînement des circonstances aurait pu, Vandamme battu et se retirant, entraîner la perte de Kleist.