Le 37e léger s'étant reformé, je lui fis honte de sa conduite. Je laissai mes troupes divisées en plusieurs carrés, afin qu'un nouveau désordre ne vînt pas tout compromettre; mais je plaçai mes carrés si près les uns des autres et les faces les plus voisines des carrés les plus rapprochées à si petite distance, qu'elles ne pouvaient pas tirer les unes sur les autres et empêchaient cependant l'ennemi de pénétrer entre elles.
Mes troupes, ainsi disposées, attendirent. J'avais le pressentiment d'une nouvelle entreprise tentée avec des moyens plus complets, et la chose arriva comme je l'avais prévue. Vers les dix heures du soir, quatre régiments de cavalerie prussienne, dont un des gardes, vinrent fondre sur nous. Tout le monde cette fois fit son devoir; aucun désordre n'eut lieu, et l'ennemi laissa cinq à six cents hommes morts autour de nous, et ensuite se retira. Une heure plus tard, tout étant parfaitement tranquille, je portai mes troupes à une petite distance, auprès d'un ruisseau et de quelques arbres; elles purent s'établir pour la nuit et se reposer ensuite.
La triste échauffourée dont je viens de rendre compte coûta la vie à mon premier aide de camp, le colonel Jardet, officier du plus grand mérite, tué par nos soldats. Je le regrettai beaucoup. Plusieurs autres officiers périrent aussi malheureusement en ce moment, et le cheval de mon chef d'état-major reçut onze balles qui le frappèrent à la fois.
Après cette double tentative, l'ennemi évacua Grossgorschen et s'éloigna complétement du champ de bataille.
Cette bataille fut glorieuse pour l'armée française, dont les troupes, composées en grande partie de nouvelles levées, montrèrent beaucoup de valeur. Les résultats en trophées et en prisonniers furent nuls, attendu notre manque absolu de cavalerie.
Le soir de la bataille, l'Empereur dit à Duroc: «Je suis de nouveau le maître de l'Europe.» Cette bataille de Lutzen, bonne conception de la part de Wittgenstein, avait été mal donnée. Il eût dû attendre, pour attaquer, le moment où l'armée française eût été plus engagée du côté de Leipzig, et en même temps agir avec tous ses moyens réunis. En effet, le corps de Miloradowitch, détaché, ne combattit pas. Wittgenstein devait agir promptement et en masse par la gauche; une défaite complète des troisième et sixième corps aurait eu une très-grande influence sur le sort de la campagne. La disproportion de nos forces, si l'ennemi eût agi avec plus d'ensemble, jointe à l'avantage résultant de la nature du pays et de sa nombreuse cavalerie, l'autorisait à l'espérer.--D'un autre côté, Napoléon avait rapidement réparé sa faute en marchant en toute hâte au secours de ses corps engagés. Il s'exposa beaucoup en ralliant et ramenant à la charge les troupes du troisième corps, qui avaient été culbutées. C'est probablement le jour où, dans toute sa carrière, il a couru le plus de dangers personnels sur le champ de bataille.
En ce moment, toutes les troupes françaises réunies en Allemagne s'élevaient à cent soixante-quinze mille hommes, et cent et quelques mille seulement étaient rassemblés sur le champ de bataille de Lutzen.
On estime, et des documents pris à bonne source font croire que la totalité des forces russes et prussiennes ne leur étaient pas de beaucoup inférieures; quatre-vingt-dix mille hommes se trouvaient à Lutzen ou à portée.
Le 3 mai, l'ennemi s'étant retiré sur Pégau, dans la direction de Dresde, le duc de Tarente fut mis à sa poursuite. Je me rendis à Löbnitz, et je dirigeai des avant-gardes sur Berna. Le troisième corps, ayant le plus souffert pendant la bataille, resta à Lutzen; il était d'ailleurs destiné à passer l'Elbe à Wittenberg.
Je marchai au soutien du onzième corps, qui eut plusieurs engagements plus ou moins sérieux, entre autres à Colditz. L'ennemi continua son mouvement en bon ordre sur l'Elbe, en marchant sur diverses colonnes; mais la majeure partie prit la direction de Dresde.