Le 2 mai, Napoléon dirigea les troupes du vice-roi, c'est-à-dire le cinquième et le onzième corps sur Leipzig, et se mit en route lui-même pour s'y rendre. Il m'envoya auparavant l'ordre de faire une forte reconnaissance dans la direction de Pégau avec tout mon corps d'armée, de percer tous les rideaux de troupes qui me seraient présentés, afin de m'assurer où était la force des masses ennemies. Je me mis en mesure d'exécuter ces dispositions. On se le rappelle, j'étais campé sur le ravin de Ripach, occupant par une division la rive droite, et la rive gauche par les deux autres. Le troisième corps était campé aux villages de Grossgorschen, Kaia et Starfield.
L'opération qui m'était prescrite était délicate. M'avancer avec vingt mille hommes sans cavalerie, au milieu d'une immense plaine où je pouvais subitement être entouré par toutes les forces de l'ennemi, exigeait de grandes précautions pour rester en liaison par l'armée, et à même d'être soutenu si j'étais inopinément attaqué par des forces supérieures. Or j'avais à choisir entre deux chemins dans la direction qui m'était donnée. De Ripach on peut aller à Pégau par la rive droite et par la rive gauche du ravin. Le chemin de la rive gauche est le plus court, et j'étais déjà tout placé sur ce chemin; mais il avait l'inconvénient de me séparer du gros des forces de l'armée, de laisser mon flanc droit exposé aux attaques de l'ennemi, tandis que j'aurais été acculé au ravin à ma gauche. En marchant par la rive droite, le chemin était plus long; mais mon flanc devait être couvert par le ravin, ma gauche en liaison avec l'armée, ma retraite sur Lutzen était assurée, et je couvrais ainsi la portion des troupes qui avait marché sur Leipzig. C'est peut-être à cette combinaison sage que nous avons dû un succès brillant à la place d'une catastrophe.
Après avoir passé le ravin de Ripach, et avoir formé mes troupes en six carrés qui marchaient en échiquier, je me mis en marche en suivant la rive droite, et me portant ainsi sur Starfield.
À peine approchions-nous de ce village que nous vîmes se former, sur les hauteurs qui le dominent, des masses considérables de cavalerie ennemie, soutenues par une nombreuse artillerie, et, en même temps, nous entendîmes le canon dans la direction de Kaia et de Grossgorschen. La division Gérard, du troisième corps, campée à peu de distance sur la rive gauche, et un peu en arrière de Starfield, venait d'être surprise par l'ennemi. Elle prenait les armes dans une grande confusion. Son artillerie se trouvait sans attelages, ses chevaux ayant été inconsidérément aux fourrages. Cette division eût couru de grands risques si je fusse arrivé quelques minutes plus tard; mais je hâtai ma marche, et je m'empressai de me porter en avant pour la couvrir et lui donner le temps de s'organiser.--Les forces que l'ennemi nous montrait étaient imposantes: mais, ne voyant encore que de la cavalerie, elles ne me parurent cependant pas assez redoutables pour m'empêcher de remplir mes instructions. En conséquence, je me décidai à les aborder sans perdre un seul moment, afin de juger en quoi elles consistaient au juste. Afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux si j'avais affaire à trop forte partie, je fis occuper en force le village de Starfield, destiné ainsi à me servir de point d'appui. Je portai en avant du village, et un peu sur la gauche, la division Compans; et, en échelons plus à la gauche encore, la division Bonnet. Les troupes, soutenues par le feu de ma nombreuse artillerie, se mirent à marcher en avant et au pas accéléré. Cette charge s'exécuta avec vigueur et promptitude; mais, les forces de l'ennemi augmentant avec rapidité, je vis bientôt qu'une grande bataille allait être livrée. Alors j'arrêtai mon mouvement, qui, en m'éloignant de mon point de résistance et de sûreté, aurait infailliblement occasionné ma perte. Je maintins toutefois mon attitude offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi et de l'empêcher d'écraser les troupes du troisième corps, qui combattaient à Kaia et à Kleingrossgorschen. L'ennemi avait dirigé contre elles la majeure partie de ses forces, et spécialement beaucoup d'infanterie. La division Gérard les ayant rejointes, tout le troisième corps se trouvait engagé; mais ma position sur sa droite réduisait à son front le terrain qu'il avait à défendre.
Le maréchal Ney, ayant été voir l'Empereur à Lutzen, celui-ci l'engagea à l'accompagner à Leipzig. Le maréchal, averti pendant la route, par le bruit du canon, de ce qui se passait à son corps d'armée, y retourna en toute hâte. Il le trouva aux prises avec l'ennemi depuis deux heures environ, et ayant déjà perdu Grossgorschen, Kleingrossgorschen et Kaia. L'Empereur, appelé par les mêmes motifs, suivit Ney de près, mais après avoir envoyé l'ordre au duc de Tarente de se porter, à marches forcées, sur ce point, et de se placer à la gauche du troisième corps.
L'ennemi sentait l'importance de profiter de notre faiblesse pour envelopper le troisième corps; mais il ne pouvait y réussir qu'après m'avoir forcé moi-même à reculer. Il réunit donc de grandes forces contre moi; il dirigea le feu de plus de cent cinquante pièces de canon contre mon seul corps d'armée.
Mes troupes supportèrent ce feu terrible avec un grand calme et avec un remarquable courage. Les soldats de la division Compans surtout, plus exposés que les autres, furent dignes d'admiration. Les rangs s'éclaircissaient à chaque instant, mais se reformaient de nouveau, sans incertitude, et personne ne songeait à s'éloigner.--Les braves canonniers de la marine, accoutumés particulièrement à des combats de mer, où l'artillerie joue le principal et presque l'unique rôle, semblaient être dans leur élément. Immédiatement après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla, et fit une charge vigoureuse, principalement dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de la marine. Ce régiment, commandé par le colonel Esmond, montra ce que peut une bonne infanterie, et l'ennemi vint échouer contre ses baïonnettes. D'autres charges furent renouvelées, mais inutilement et sans succès.
L'infanterie ennemie se disposa à venir prendre part au combat, et de nouvelles forces en artillerie et en cavalerie furent ajoutées aux premières. Un nouvel effort pouvant être tenté et devenir décisif, je me décidai à prendre une meilleure position défensive. Je portai mes troupes un peu en arrière, de manière à les masquer en partie et à les mettre, le mieux possible, à même de soutenir le village de Starfield. Toute la division Compans fut mise dans ce village et chargée de le défendre. Les manoeuvres de l'ennemi, afin de s'étendre sur ma droite, rendaient cette disposition encore plus nécessaire pour empêcher qu'il ne passât entre la tête du ravin et le village. En outre, je plaçai en deçà et sur le bord du ravin une partie de ma troisième division, ce qui suffit pour compléter la sûreté de mon flanc. Le reste de cette division resta en réserve pour pourvoir aux cas imprévus.
L'ennemi dirigea une attaque complète sur Starfield; mais elle lui réussit mal: elle fut repoussée. Sur ces entrefaites, l'Empereur et les troupes de la garde étant arrivées près de Kaia, on se battit sur ce point avec acharnement, et ce village, vivement disputé, avait fini par rester en notre pouvoir. D'un autre côté, le onzième corps, aux ordres du duc de Tarente, dirigé de Schönau (où il était déjà arrivé en marchant sur Leipzig), en suivant le chemin qui conduit directement à Pégau, s'était emparé du village d'Eidorf, sur l'extrême droite de la ligne ennemie. Il s'y était maintenu, malgré les efforts opiniâtres des troupes russes, qui, après l'avoir perdu, voulurent le reprendre. Enfin, il était cinq heures, et le quatrième corps, venant de Iéna, arrivait en arrière de la gauche de l'ennemi, qu'il prenait à revers. Une division de ce corps, la division Morand, suffit seule pour compléter ses embarras. On dirigea de nouveau contre lui un grand effort en avant de Kaia. Cet effort fut soutenu par ma deuxième division, que j'envoyai au secours du troisième corps, aussitôt que j'eus reconnu la présence de celui du général Bertrand (quatrième corps). Ma division reprit le village de Batuna. En ce moment, l'ennemi se décida à la retraite. Alors la division Compans déboucha de Starfield et marcha à lui. La division Freiderick se plaça à gauche et soutint son mouvement; tandis que la division Bonnet, en communication avec le troisième corps, servait de pivot à mon mouvement. Nous suivîmes l'ennemi avec autant de rapidité que la conservation de l'ordre de notre formation nous le permit. Nous continuâmes notre marche jusqu'à la nuit, après avoir fait un changement de front presque perpendiculaire, l'aile droite en avant. Notre mouvement était réglé sur celui du centre et de la gauche de l'armée. Ceux-ci s'arrêtèrent au moment où la nuit commençait. Nous fîmes halte à notre tour pour rester en ligne; nous devînmes ainsi stationnaires pendant une demi-heure, en présence de l'ennemi, resté maître de Grossgorschen et placé en avant de ce village.
L'obscurité était devenue complète. Faute de cavalerie, il y avait impossibilité de se faire éclairer. J'avais mis pied à terre pour me reposer, quand tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre; c'était la cavalerie prussienne qui arrivait sur nous. L'état de mes blessures m'obligeait à quelques précautions pour me mettre en selle, et, n'ayant pas le temps nécessaire pour monter à cheval, je me jetai dans le carré formé par le 37e léger, le plus à portée. Ce régiment, ayant peu d'ensemble alors, mais depuis devenu très-bon, s'abandonna à une terreur panique et se mit à fuir. En même temps, mon escorte et mon état-major s'éloignaient du lieu où la charge s'opérait. Ce malheureux régiment en déroute les prit pour l'ennemi et tira sur eux. Entraîné par ce mouvement, j'avais l'âme navrée en reconnaissant l'erreur qui faisait passer par nos armes nos pauvres officiers, et cependant je supposais les Prussiens mêlés avec eux. Au milieu de cette confusion, je pensai que, si, comme je le croyais, les cavaliers prussiens allaient nous sabrer, il était inutile de me faire enlever en me signalant à eux et en leur donnant le moyen de me reconnaître aux plumes blanches dont mon chapeau était garni. Je fis ma retraite forcée de quelques minutes, mon chapeau placé sous mon bras. La foule, allant plus vite que moi, me culbuta au passage du fossé de la grande route, mais enfin les fuyards s'arrêtèrent. Très-heureusement pour nous, les Prussiens n'avaient pas été informés de notre désordre; après avoir chargé sur le 1er régiment de la marine, qui avait fait bonne contenance et les avait reçus bravement, ils s'étaient retirés.