CHAPITRE PREMIER.

COMPOSITION DE L'ARMÉE FRANÇAISE ET DE L'ARMÉE RUSSE.—DÉCLARATION DE GUERRE.—PASSAGE DU NIÉMEN.—LE QUARTIER GÉNÉRAL À WILNA.—SÉPARATION DES DEUX CORPS RUSSES.—CONQUÊTE DE TOUTE LA LITHUANIE.—LE QUARTIER GÉNÉRAL À GLUBOKOÉ.—MOUVEMENTS DES RUSSES.—COMBATS DEVANT WITEPSK.—PRISE DE CETTE VILLE.—CANTONNEMENTS[22].

Depuis le traité de paix conclu à Tilsitt et renouvelé à Erfurth, plusieurs causes de mécontentement s'étaient élevées entre la France et la Russie. L'Empereur Napoléon s'était emparé des villes anséatiques, et principalement du duché d'Oldenbourg, qui appartenait au beau-frère de l'empereur Alexandre; ses troupes occupaient la Prusse, l'Allemagne tout entière, et il insistait sur l'adhésion complète de la Russie au système continental. L'empereur Alexandre refusait de persévérer dans un système qui eût entraîné la ruine totale du commerce de son empire, et il exigeait de son côté l'évacuation de la Prusse et des villes anséatiques. La guerre paraissait inévitable; et, dès l'hiver de 1812, les deux armées s'avançaient, l'une pour défendre le territoire russe, l'autre pour l'envahir. Jamais de notre côté l'on n'avait vu réunies de masses aussi imposantes. Onze corps d'infanterie, quatre corps de grosse cavalerie et la garde impériale formaient un total de plus de 500,000 hommes, protégés par 1,200 bouches à feu[23]. On avait recruté la France, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne pour former cette prodigieuse armée; l'Autriche et la Prusse n'avaient pas osé refuser leurs contingents; on y voyait aussi les troupes de l'Illyrie et de la Dalmatie, et même quelques bataillons portugais et espagnols, étonnés de se trouver, à l'autre bout de l'Europe, engagés dans une semblable cause. La Suède gardait la neutralité; et la paix conclue avec la Turquie venait de permettre aux Russes de réunir toutes leurs forces contre une aussi formidable invasion.

Pendant que les différents corps de la Grande Armée traversaient rapidement l'Allemagne, l'empereur Napoléon s'était établi à Dresde et y avait convoqué tous les souverains de la Confédération du Rhin, même l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Il passa plusieurs jours à présider cette assemblée de rois, qu'il paraissait se plaire à humilier par l'éclat de sa puissance.

J'étais alors chef d'escadron et aide de camp de M. le duc de Feltre, mon beau-père, ministre de la guerre; je lui témoignai le désir de faire cette campagne, et, sur sa demande, le prince de Neufchâtel, major général de la Grande Armée, voulut bien me prendre auprès de lui comme aide de camp. Au commencement du mois de mai, je me rendis à Posen, où se réunissait le quartier général. Je passai par Wesel, Magdebourg et Berlin, que je trouvai transformé en une place de guerre. Afin de ne pas gêner la marche des troupes et de conserver en même temps la dignité du roi de Prusse, on avait décidé que ce prince se retirerait à Postdam avec sa garde, et que Berlin serait commandé par un général français. Cette capitale, ainsi que tout le reste de la Prusse, était accablée de logements militaires et de réquisitions de toute espèce. On sait à quelles vexations étaient exposés les habitants des pays que traversaient nos armées, mais jamais elles ne furent poussées si loin qu'à cette époque. C'était peu que l'obligation pour les habitants de nourrir leurs hôtes suivant l'usage constamment établi pendant notre séjour en Allemagne; on leur enlevait encore leurs bestiaux; on mettait en réquisition les chevaux et les voitures que l'on gardait au moins jusqu'à ce que l'on en trouvât d'autres pour les remplacer. J'ai rencontré souvent des paysans à cinquante lieues de leurs villages, conduisant les bagages d'un régiment, et ces pauvres gens finissaient par se trouver heureux de pouvoir se sauver en abandonnant leurs chevaux.

Je trouvai à Posen tous les officiers du quartier général, qui n'avaient pas accompagné l'Empereur à Dresde, ainsi que plusieurs régiments de la garde impériale, des troupes appartenant aux différents corps d'armée, des trains d'artillerie, des équipages de toute espèce. Jamais on ne vit d'aussi immenses préparatifs; l'Empereur avait réuni toutes les forces de l'Europe pour cette expédition; et chacun, à son exemple, emmenait avec lui tout ce dont il pouvait disposer. Chaque officier avait au moins une voiture, et les généraux plusieurs; le nombre de domestiques et de chevaux était prodigieux.

Bientôt le quartier général se porta à Thorn, et de là à Gumbinen, en passant par Osterode, Heilsberg et Guttstadt, lieux célèbres dans la guerre de 1807. L'Empereur nous rejoignit à Thorn et alla visiter Dantzick et Kœnigsberg avant d'arriver à Gumbinen. Ce fut dans cette ville que les dernières espérances de paix furent détruites. M. de Narbonne revint de Wilna, en rapportant le refus de l'empereur Alexandre aux propositions qu'il avait été lui faire. À son audience de congé, ce monarque lui dit qu'il se décidait à la guerre; qu'il la soutiendrait avec constance, et que quand même nous serions maîtres de Moscou, il ne croirait point sa cause perdue. En effet, Sire, répondit M. de Narbonne, vous n'en serez pas moins alors le plus puissant monarque de l'Asie. La déclaration de guerre suivit de près cette dernière démarche; les deux Empereurs annoncèrent chacun par une proclamation dont le style se ressemblait bien peu. Napoléon s'écriait d'un ton prophétique: La Russie est entraînée par la fatalité; il faut que son destin s'accomplisse. Alexandre disait à son armée: Je suis avec vous; Dieu est contre l'agresseur.

De Gumbinen, l'armée entra en Pologne pour se rapprocher du Niémen. En passant la frontière, nous fûmes frappés de l'étonnant contraste que présentent ces deux pays, et du changement subit de mœurs des habitants. Tout annonce dans la Prusse l'aisance et la civilisation; les maisons sont bien bâties; les champs cultivés; dès qu'on entre en Pologne, on ne rencontre que l'image de la servitude et de la misère, des paysans abrutis, des Juifs d'une horrible saleté, des campagnes à peine cultivées, et, pour maisons, de misérables cabanes aussi sales que leurs habitants.

L'armée russe réunie à cette époque sur les bords du Niémen était divisée en première et deuxième armée: la première commandée directement par le général Barklay de Tolly, généralissime, défendait les passages aux environs de Kowno; la deuxième, commandée par le prince Bagration, défendait Grodno. Toutes deux formaient un total de 230,000 hommes; à l'extrême gauche, 68,000 hommes, commandés par le général Tormasow, couvraient la Volhynie; à l'extrême droite, 34,000 hommes défendaient la Courlande: la Russie avait donc 330,000 hommes sous les armes, et la France environ 400,000.

Dans cet état de choses, le plan de l'empereur Napoléon fut promptement conçu. Il se décida à forcer le passage du Niémen auprès de Kowno, et à marcher rapidement en Lithuanie, afin de séparer le général Barklay du général Bagration. Après avoir dirigé le deuxième corps sur Tilsitt pour attaquer la Courlande, et placé les cinquième, septième et huitième corps à Novogrodeck, devant le prince de Bagration, il se porta lui-même sur le Niémen avec la garde impériale, les premier, deuxième, troisième et quatrième corps, et les deux premiers corps de cavalerie. Les bords du Niémen furent reconnus; le point de passage fixé un peu au-dessus de Kowno. L'armée s'y réunit, le 23 juin, à l'entrée de la nuit; trois ponts furent construits en un instant.