Le jour paraissait à peine, et déjà le premier corps était passé. Les deuxième et troisième, ainsi que la réserve de cavalerie, le suivirent. Les tentes de l'Empereur furent placées sur une hauteur qui domine la rive opposée. C'est là que nous nous étions réunis pour contempler ce magnifique spectacle. Le général Barklay, n'ayant qu'une division sur ce point, ne put s'opposer au passage. Kowno fut occupé sans résistance, et l'Empereur y porta son quartier général. De là les différents corps d'armée marchèrent sur Wilna. Le général Barklay se retirait à leur approche. Je fus plusieurs fois envoyé en mission auprès des généraux qui commandaient nos troupes, et j'eus lieu d'admirer la tenue des régiments, leur enthousiasme, l'ordre et la régularité de leurs mouvements. L'Empereur rejoignit l'avant-garde le 27 au soir, et le lendemain matin, après une légère résistance, nos troupes entrèrent dans Wilna, où elles furent reçues avec acclamations.
La campagne était commencée depuis cinq jours, et déjà le projet de l'Empereur avait réussi: les deux armées russes étaient séparées; le général Barklay fit sa retraite sur le camp retranché de Drissa, sur la Dwina, découvrant ainsi la Lithuanie pour couvrir la route de Pétersbourg. Le général Bagration abandonna les bords du Niémen pour s'efforcer de le rejoindre; mais nos troupes étaient déjà placées entre deux. Pendant le séjour de l'Empereur à Wilna, les corps de la Grande Armée, se répandant dans la Lithuanie, poursuivaient sur toutes les directions les deux armées russes; le roi de Naples, avec la cavalerie et les deuxième et troisième corps, suivait le mouvement de retraite du général Barklay dans la direction de Drissa. Le premier corps, sur la route de Minsk, coupait la communication au prince Bagration, que les cinquième, septième et huitième serraient de près[24]. Les quatrième et sixième corps restaient aux environs de Wilna, dont la garde impériale formait la garnison. Chaque jour était marqué par un succès; chaque officier envoyé en mission rapportait une heureuse nouvelle. Cependant la saison nous favorisait peu; à une chaleur étouffante succéda bientôt une pluie par torrents; ce changement subit de température, joint à la difficulté de se procurer des fourrages, causa une grande mortalité parmi les chevaux de l'armée, le mauvais temps acheva de gâter des chemins qui ne consistent souvent qu'en de longues pièces de bois jetées sur des marais. Le manque de subsistances se faisait déjà sentir; l'armée vivait des ressources du pays; et ces ressources, peu considérables par elles-mêmes, l'étaient bien moins encore avant la moisson; déjà les soldats se livraient à l'indiscipline et au pillage[25], mais tout semblait justifié par le succès.
Cependant l'Empereur songeait à profiter de l'importante conquête qu'il venait de faire si heureusement dès les premiers jours de la campagne. La situation géographique de Wilna fixa d'abord son attention. La rivière de la Vilia, qui la traverse, est navigable jusqu'au Niémen, ainsi que le Niémen jusqu'à la mer. Cette considération engagea l'Empereur à faire de Wilna son principal dépôt. On transporta les magasins préparés à Dantzick et à Kœnigsberg; on éleva divers ouvrages de fortification pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. En même temps, Napoléon ne négligea rien pour tirer parti de l'importance politique de la capitale de la Lithuanie. À peine étions-nous maîtres de Wilna que la noblesse lithuanienne lui demandait le rétablissement du royaume de Pologne. Une diète assemblée à Varsovie par sa permission prononça ce rétablissement et envoya une députation à Wilna pour demander l'adhésion de la Lithuanie et solliciter la protection de l'Empereur. Dans une réponse assez ambiguë, Napoléon leur fit entendre qu'il se déciderait après l'événement, en déclarant cependant qu'il avait garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de son territoire, et que par conséquent, il fallait renoncer à la Gallicie. Cette réponse évasive, loin de décourager les Polonais, ne fit qu'enflammer leur zèle; ils se livrèrent avec transport à l'espoir de recouvrer leur indépendance. La délibération du grand-duché de Varsovie, portant le rétablissement du royaume de Pologne, fut acceptée solennellement par la Lithuanie. Cette cérémonie eut lieu dans la cathédrale de Wilna, où toute la noblesse s'était réunie. On y voyait les hommes revêtus de l'ancien costume polonais, les femmes parées de rubans rouges et violets aux couleurs nationales. Après une messe solennelle, l'acte d'adhésion fut lu et accepté avec acclamations; on chanta le Te Deum, et, tout de suite après la cérémonie, l'acte d'adhésion fut porté chez le duc de Bassano, pour le présenter à l'Empereur, qui le reçut avec bienveillance. Aussitôt l'on organisa un gouvernement civil de la Lithuanie, dont la première opération fut d'ordonner de grandes levées d'hommes. Au milieu de ces préparatifs, les assemblées, les bals, les concerts se succédaient sans interruption. Témoins de ces fêtes, nous avions peine à reconnaître la capitale d'un pays ravagé par deux armées ennemies et dont les habitants étaient réduits à la misère et au désespoir; et si les Lithuaniens eux-mêmes paraissaient quelquefois s'en souvenir, c'était pour dire qu'aucun sacrifice ne devait coûter à des Polonais lorsqu'il s'agissait du rétablissement de leur patrie[26].
Le séjour de l'Empereur à Wilna nous donna l'occasion d'observer dans tous ses détails la composition de l'état-major général. L'Empereur avait auprès de lui le grand maréchal, le grand écuyer, ses aides de camp, ses officiers d'ordonnance, les aides de camp de ses aides de camp, et plusieurs secrétaires pour son travail du cabinet. Le major général avait huit ou dix aides de camp et le nombre de bureaux nécessaire pour tout le travail qu'exigeait une pareille armée; l'état-major général, composé d'un grand nombre d'officiers de tous grades, était commandé par le général Monthion. L'administration dirigée par le comte Dumas, intendant général, se subdivisait en service administratif proprement dit: ordonnateurs, inspecteurs aux revues et commissaires des guerres; service de santé: médecins, chirurgiens et pharmaciens; service de vivres dans ses différentes branches et ouvriers de toute espèce. Quand le prince de Neufchâtel en passa la revue à Wilna, on eût cru voir de loin des troupes rangées en bataille, et, par une malheureuse fatalité, malgré le zèle et les talents de l'intendant général, cette immense administration fut presque inutile dès le commencement de la campagne et devint nuisible à la fin. Qu'on se représente maintenant la réunion sur le même point de tout ce qui composait cet état-major; qu'on imagine le nombre prodigieux de domestiques, de chevaux de main, de bagages de toute espèce qu'il devait traîner à sa suite, et l'on aura quelque idée du spectacle qu'offrait le quartier général. Aussi, lorsque l'on faisait un mouvement, l'Empereur n'emmenait avec lui qu'un très-petit nombre d'officiers; tout le reste partait d'avance ou suivait en arrière. Si l'on bivouaquait, il n'y avait de tentes que pour l'Empereur et le prince de Neufchâtel; les généraux et autres officiers couchaient au bivouac comme le reste de l'armée.
Le service d'aide de camp que nous faisions auprès du major général n'avait rien de pénible. Tous les jours, d'eux d'entre nous étaient de service, l'un pour porter les ordres, l'autre pour, recevoir les dépêches et les officiers en mission. Notre tour ne revenait donc que tous les quatre ou cinq jours, quand aucun de nous n'était en course, ce qui arrivait rarement, car on envoyait habituellement les officiers; d'état-major. Le prince de Neufchâtel mettait dans ses rapports personnels avec nous ce mélange de bonté et de brusquerie qui composait son caractère. Souvent il ne paraissait faire à nous aucune attention; mais, dans l'occasion, nous étions sûrs de retrouver tout son intérêt, et pendant le cours de sa longue carrière militaire, il n'a négligé l'avancement d'aucun des officiers qui ont été employés sous ses ordres. On prenait pour son logement la première maison de la ville après celle de l'Empereur; et comme il logeait toujours de sa personne auprès de lui, son logement appartenait à ses aides de camp. L'un d'eux, M. Pernet, était chargé de tous les détails de sa maison, dont la tenue pouvait servir de modèle; le prince de Neufchâtel trouvait lui-même, au milieu de ses occupations, le temps d'y songer; il voulait que ses aides de camp ne manquassent de rien, et il avait souvent la bonté de s'en informer. C'était, au milieu de la guerre, une bien grande douceur que de n'avoir à s'occuper d'aucun de ces détails et de se trouver, sans la moindre peine, mieux logés et mieux nourris que tout le reste de l'armée. La composition des officiers du quartier général contribuait encore à l'agrément de notre situation. Parmi les officiers attachés à l'Empereur ou aux généraux de sa maison se trouvaient MM. Fernand de Chabot, Eugène d'Astorg, de Castellane, de Mortemart, de Talmont. Les aides de camp du prince de Neufchâtel étaient MM. de Girardin, de Flahault, Alfred de Noailles, Anatole de Montesquiou, Lecouteulx, Adrien d'Astorg et moi. On pouvait quelquefois se croire encore à Paris au milieu de cette réunion.
Nous voyions peu le prince de Neufchâtel, n'étant chargés d'aucun travail auprès de lui; il passait presque toute la journée dans son cabinet à expédier des ordres d'après les instructions de l'Empereur. Jamais on ne vit une plus grande exactitude, une soumission plus entière, un dévouement plus absolu. C'était en écrivant la nuit qu'il se reposait des fatigues du jour; souvent, au milieu de son sommeil, il était appelé pour changer tout le travail de la veille, et quelquefois il ne recevait pour récompense que des réprimandes injustes, ou pour le moins bien sévères. Mais rien ne ralentissait son zèle; aucune fatigue de corps, aucun travail de cabinet n'était au-dessus de ses forces; aucune épreuve ne pouvait lasser sa patience. En un mot, si la situation du prince de Neufchâtel ne lui donna jamais l'occasion de développer les talents nécessaires pour commander en chef de grandes armées, il est impossible au moins de réunir à un plus haut degré les qualités physiques et morales convenables à l'emploi qu'il remplissait auprès d'un homme tel que l'Empereur.
Dans les premiers jours de juillet, Napoléon se décida à porter son quartier général en avant, pour suivre le mouvement de l'armée. Glubokoé, petite ville à trente lieues de Wilna, dans la direction de Witepsk, lui parut le point central le plus convenable. En effet, il pouvait de là marcher avec une égale facilité sur le camp de Drissa par la gauche, sur Minsk par la droite, et en avant de lui sur la ligne d'opérations par laquelle les deux armées russes pouvaient tenter encore leur réunion.
Les 4e et 6e corps et la garde impériale partirent successivement de Wilna pour suivre cette direction. L'Empereur, devant faire le trajet très-rapidement, envoya d'avance presque tous les officiers d'état-major.
Les aides de camp du prince de Neufchâtel partirent de Wilna le 12 juillet, et en cinq jours de marche[27] nous arrivâmes à Glubokoé. Le pays que nous traversâmes était, en général, beau et bien cultivé; les villages misérables comme tous ceux de Pologne et ravagés par nos troupes. Nous rencontrâmes plusieurs régiments de la jeune garde; je remarquai entre autres le régiment des flanqueurs, composé de très-jeunes gens. Ce régiment était parti de Saint-Denis, et n'avait eu de repos qu'un jour à Mayence et un à Marienwerder sur la Vistule; encore faisait-on faire l'exercice aux soldats les jours de marche, après leur arrivée, parce que l'Empereur ne les avait pas trouvés assez instruits. Aussi ce régiment fut-il le premier détruit; déjà les soldats mouraient d'épuisement sur les routes.
Glubokoé, petite ville toute bâtie en bois, n'est habitée que par des Juifs; les forêts et les lacs qui l'entourent lui donnent un aspect triste et sauvage, et les souvenirs de Wilna ne contribuèrent pas à nous en rendre le séjour agréable. L'Empereur y arriva dès le 18, et les plans de l'ennemi lui firent adopter de nouvelles dispositions.