Le prince Bagration, par la rapidité de sa marche, avait échappé à la poursuite des 5e et 8e corps, et était hors de leur portée. L'Empereur, très-mécontent, s'en prit au roi de Westphalie, et mit l'aile droite entière sous les ordres du prince d'Eckmühl. Le roi, très-mécontent lui-même, quitta l'armée. Mais nécessairement ces nouvelles dispositions firent perdre du temps; le prince Bagration en profita; dès le 17 il passa la Bérézina à Bobruisk, et marcha sur Mohilow pour rejoindre le général Barklay à Witepsk. Tout ce que put faire le prince d'Eckmühl fut d'arriver avant lui à Mohilow et d'entreprendre de lui fermer le chemin. D'un autre côté, le général Barklay, informé de ces événements, et voyant l'impossibilité où était le prince Bagration d'arriver au camp de Drissa, résolut de marcher à sa rencontre en avant de Witepsk. Ce camp retranché, qui avait coûté tant de soins à construire, fut évacué sans coup férir le 18, et l'armée russe se dirigea en toute hâte sur Witepsk. Le général Wittgenstein resta en avant de Polotzk, sur la rive droite de la Dwina, dans le but de défendre la route de Pétersbourg. Les 2e et 6e corps se portèrent à Polotzk pour s'opposer à lui. Les 3e et 4e corps, la cavalerie et la garde poursuivirent rapidement la grande armée russe dans la direction de Witepsk. Le quartier général, parti le 22 de Glubokoé, arriva le 24 à Beszenkowisk; tous les rapports donnaient lieu de croire que l'ennemi livrerait une grande bataille devant Witepsk. L'ardeur des régiments était extrême, et nous partagions tous.

Le 25 au matin, le prince de Neufchâtel m'ordonna de parcourir toute la droite de l'armée jusqu'à Mohilow, où je devais trouver le prince d'Eckmühl; mes instructions portaient d'expédier des ordonnances pour informer sur-le-champ l'Empereur de tout ce que j'apprendrais de nouveau. Un officier polonais m'accompagnait pour questionner les habitants. L'Empereur mettait particulièrement du prix à connaître dans quelle situation était le prince d'Eckmühl vis-à-vis du prince Bagration, et si les 5e et 8e corps étaient enfin en mesure de le seconder. Je partis aux premiers coups de canon qui annonçaient l'attaque du roi de Naples.

Mohilow est à environ trente-cinq lieues de Babinovitschi; on rejoint à Sienno la route de poste; mais tous les chevaux ayant été enlevés, il fallut user d'industrie pour continuer notre route; mon compagnon de voyage me fut fort utile, en me conduisant dans des châteaux polonais, dont les seigneurs nous fournissaient des chevaux. Le pays était tranquille, et l'on n'y savait aucune nouvelle. La nuit nous arrivâmes à Kochanow; le général Grouchy y commandait un corps de cavalerie, dont l'avant-garde était établie à Orcha, sous les ordres du général Colbert. Il y avait devant lui un corps russe qui défendait la route de Smolensk. Le 26, à la pointe du jour, nous arrivâmes à Chklow, petite ville de Juifs très-commerçante, et dans la matinée à Mohilow, où était le 1er corps. J'eus lieu d'observer dans cette dernière ville l'ordre et la discipline qui distinguaient toujours les troupes du prince d'Eckmühl. J'appris de lui que le prince Bagration, remontant le Dniéper depuis Staroi-Bychow, l'avait attaqué inutilement les 22 et 23; que, désespérant alors de forcer le passage à Mohilow, le prince Bagration avait passé le Dniéper à Staroi-Bychow, et se retirait dans la direction de Smolensk. Quant aux 5e et 8e corps, ils étaient attendus à Mohilow, et aussitôt après leur arrivée le prince d'Eckmühl comptait remonter le Dniéper jusqu'à Orcha, pour se rapprocher des autres corps d'armée. Ainsi le prince Bagration avait échappé aux efforts que l'on faisait pour l'envelopper; mais aussi sa réunion avec le général Barklay, sous les murs de Witepsk, était devenue impossible.

Le 26 était un dimanche. Le prince d'Eckmühl, au sortir de la messe, reçut l'archimandrite et lui recommanda de reconnaître l'empereur Napoléon pour son souverain, et de substituer, dans les prières publiques, son nom à celui de l'empereur Alexandre. Il lui rappela à ce sujet les paroles de l'Évangile, qu'il faut rendre à César ce qui est à César, en ajoutant que César voulait dire celui qui est le plus fort. L'archimandrite promit de se conformer à cette instruction; mais il le fit d'un ton qui témoignait qu'il l'approuvait peu.

Je partis le même soir par la même route; le lendemain, en approchant de l'armée, j'appris que les trois jours de mon absence avaient été remplis par trois combats brillants, dans lesquels Ostrowno avait été emporté, et l'armée russe poussée de position en position jusque sous les murs de Witepsk. Je traversai les champs de bataille encore couverts des débris de ces trois combats, et j'arrivai le soir du 26 au quartier général, où je rendis compte de ma mission à l'Empereur et au prince de Neufchâtel.

L'armée était campée en bataille vis-à-vis de l'armée russe, dont le ruisseau de la Lutchissa la séparait, et les tentes de l'Empereur dressées sur une hauteur vers le centre. Notre soirée se passa à raconter ma mission et à entendre à mon tour le récit des combats qui venaient de se livrer. J'appris avec plaisir que plusieurs aides de camp du prince de Neufchâtel s'y étaient distingués, et que la belle conduite des troupes promettait les plus brillants succès dans des occasions plus importantes. On s'attendait le lendemain à une bataille générale; la surprise fut grande en voyant, à la pointe du jour, que l'ennemi s'était retiré. Le général Barklay avait en effet reçu l'avis que le prince Bagration, n'ayant pu forcer le pont de Mohilow, passait le Dniéper au-dessous de cette ville et se dirigeait sur Smolensk, seul point où il pût se réunir à lui; et Barklay, ne voulant pas livrer bataille avant cette réunion, s'était décidé à quitter Witepsk pour marcher sur Smolensk[28].

L'Empereur entra à Witepsk et dirigea ses troupes à la poursuite de l'ennemi. Au bout de deux jours, voyant le mouvement de retraite bien décidé sur Smolensk, il résolut de donner à son armée quelque temps de repos, d'autant mieux que les bonnes nouvelles qu'il recevait des corps détachés rendaient pour ce repos le moment très-favorable. À la gauche, le 10e corps avait conquis la Courlande et s'approchait de Riga. Le duc de Reggio, à la tête des 2e et 6e corps, venait de battre le général Wittgenstein en avant de Polotzk, tandis que sur la droite le 7e corps et les Autrichiens, entre le Bug et la Narew, se soutenaient avec avantage contre le général Tormasow. Les corps de la Grande Armée furent cantonnés entre le Dnieper et la Dwina; le 5e corps, à la droite, à Mohilow, et successivement les 8e, 1er, 3e et 4e, dont la gauche était à Vély, au-dessus de Witepsk, la cavalerie en avant-garde, la garde impériale et le quartier général à Witepsk.

CHAPITRE II.

SÉJOUR À WITEPSK.—SITUATION DE L'ARMÉE.—MARCHE SUR SMOLENSK.—COMBAT ET PRISE DE CETTE VILLE.—AFFAIRE DE VALONTINO.—PROJETS DE L'EMPEREUR.—MARCHE SUR MOSCOU.—BATAILLE DE LA MOSKOWA.

La ville de Witepsk, seul lieu considérable que nous ayons rencontré depuis Wilna, offrait un séjour convenable pour le quartier général. Napoléon en profita pour achever d'organiser le gouvernement provisoire de la Lithuanie, qu'il avait établi à Wilna. Comme il était de notre intérêt de ménager Witepsk et que nous y entrâmes sans combat, la ville ne fut point pillée. Witepsk, capitale de la Russie blanche, située sur la Dwina, à égale distance de Pétersbourg et de Moscou, est commerçante et bien peuplée. Sa province, réunie depuis longtemps à la Russie, en a pris les mœurs et les habitudes: aussi nous ne retrouvâmes point à Witepsk l'enthousiasme de Wilna. Les habitants nous reçurent plutôt comme des conquérants que comme des libérateurs. Mais l'intérêt de la politique de l'Empereur était de reculer autant que possible les frontières de la Pologne, et la province de Witepsk fut déclarée malgré elle partie intégrante de ce royaume. On lui nomma un gouverneur et un intendant, qui reçurent l'ordre de la traiter en alliée et non en sujette.