Un nouveau genre de désordre fixa en même temps l'attention de Napoléon. Les paysans des environs, entendant parler de liberté et d'indépendance, s'étaient crus autorisés à se soulever contre leurs seigneurs, et se livraient à la licence la plus effrénée. La noblesse de Witepsk en porta plainte à l'Empereur, qui ordonna des mesures sévères pour les faire rentrer dans le devoir. Il importait d'arrêter un mouvement qui pouvait dégénérer en guerre civile. Des colonnes mobiles furent envoyées; quelques exemples en imposèrent, et l'ordre fut bientôt rétabli.

Pour nous, qui n'avions à nous mêler ni d'administration ni de police, nous employions notre repos à parler de nos premiers succès et à nous en promettre de nouveaux. Jamais compagne n'avait commencé d'une manière plus brillante. La Lithuanie entière était conquise en un mois, presque sans combattre; l'armée, réunie sur les bords du Dniéper et de la Dwina, n'attendait que l'ordre de son chef pour pénétrer dans l'intérieur de la Russie. D'ailleurs les dispositions des ennemis depuis le passage du Niémen donnaient lieu de croire qu'ils n'avaient aucun plan arrêté. Placés d'abord pour défendre le Niémen et ayant Wilna pour place d'armes, on les avait vus abandonner rapidement les bords de ce fleuve, détruire les magasins de Wilna, laisser couper la communication entre les deux armées, et découvrir la Lithuanie tout entière. On avait vu le général Barklay se retirer sur la Dwina, dans le camp de Drissa, pour y attendre le prince de Bagration, qui, depuis le passage du Niémen par l'armée française, était dans l'impossibilité absolue de l'y joindre; puis abandonner encore sans combattre ce camp retranché qui avait coûté tant de temps à construire, s'arrêter quelques jours devant Witepsk, et en partir tout à coup pour se réunir enfin au prince de Bagration sous les murs de Smolensk. La supériorité des manœuvres de l'Empereur était incontestable; le talent de nos généraux, la bravoure de nos troupes, ne pouvaient faire l'objet d'un doute. S'il y avait une bataille, on pouvait espérer la victoire; si l'ennemi l'évitait, on organisait la Lithuanie, on prenait Riga, et l'année prochaine la campagne s'ouvrait avec d'immenses avantages. L'Empereur partageait d'aussi brillantes espérances. Dans une conversation qu'il eut à Witepsk avec M. de Narbonne, il évaluait à 130,000 hommes les deux armées russes réunies devant Smolensk; il comptait en avoir 170,000 avec la garde, la cavalerie, les 1er, 3e, 4e, 5e et 8e corps; si l'on évitait la bataille, il ne dépasserait pas Smolensk; s'il remportait une victoire complète, peut-être marcherait-il droit à Moscou. Dans tous les cas une bataille, même indécise, lui paraissait un grand acheminement vers la paix.

Cependant les gens d'un esprit sage et les officiers expérimentés n'étaient pas sans inquiétude. Ils voyaient l'armée diminuée d'un tiers depuis le passage du Niémen, et presque sans combattre, par l'impossibilité de pourvoir à sa subsistance d'une manière réglée, et la difficulté de tirer quelque chose, même en pillant, d'un pays pauvre par lui-même et déjà ravagé par l'armée russe. Ils remarquaient la mortalité effrayante des chevaux, la mise à pied d'une partie de la cavalerie, la conduite de l'artillerie rendue plus difficile, les convois d'ambulance et les fourgons de médicaments forcés de rester en arrière: aussi, en entrant dans les hôpitaux, trouvaient-ils les malades presque sans secours. Ils se demandaient non-seulement ce que deviendrait cette armée si elle était battue, mais même comment elle supporterait les pertes qu'allaient causer de nouvelles marches et des combats plus sérieux. Au milieu de ces motifs d'inquiétude, ils étaient frappés de l'ordre admirable dans lequel l'armée russe avait fait sa retraite, toujours couverte par ses nombreux Cosaques, et sans abandonner un seul canon, une seule voiture, un seul malade. Ils savaient d'ailleurs que l'empereur Alexandre appelait tous les Russes à la défense de la patrie, et que chaque pas que nous allions faire dans l'intérieur de l'empire diminuerait nos forces et augmenterait celles de nos ennemis.

L'Empereur passa quinze jours à Witepsk; tous les matins, à six heures, il assistait à la parade de la garde devant son palais; il exigeait que tout le monde s'y trouvât; il fit même abattre quelques maisons pour agrandir le terrain. Là, en présence de l'état-major général et de la garde assemblée, il entrait dans les plus grands détails sur tous les objets de l'administration de l'armée; les commissaires des guerres, les officiers de santé, étaient appelés et sommés de déclarer dans quel état étaient les subsistances, comment les malades étaient soignés dans les hôpitaux, combien de pansements on avait réunis pour les blessés. Souvent ils recevaient des réprimandes ou des reproches très-durs. Personne plus que Napoléon n'a pris soin des subsistances et des hôpitaux de l'armée. Mais il ne suffit pas de donner des ordres, il faut que ces ordres soient exécutables; et avec la rapidité des mouvements, la concentration des troupes sur un même point, le mauvais état des chemins, la difficulté de nourrir les chevaux, comment aurait-il été possible de faire des distributions régulières et d'organiser convenablement le service des hôpitaux? Les soldats, qui ne tenaient aucun compte de ces impossibilités, n'accusaient que le zèle et quelquefois la probité des administrateurs; ils disaient, en périssant de misère sur les grandes routes ou dans les ambulances: C'est malheureux, l'Empereur s'occupe pourtant bien de nous.

Ce fut à une de ces parades que fut reçu le général Friant, commandant des grenadiers à pied de la garde, à la place du général Dorsenne, mort en Espagne. Napoléon le reçut lui-même à la tête des grenadiers de la garde, l'épée à la main, et l'embrassa.

Cependant, dans les premiers jours d'août, les Russes livrèrent à nos avant-postes quelques combats, avec des succès divers. Toutes les mesures étant prises et l'ordre donné d'emporter pour quinze jours de vivres, l'Empereur se décida à marcher sur Smolensk par la rive gauche du Dniéper. Ce mouvement commença le 10, et tous les corps d'armée prirent la grande route d'Orcha à Smolensk; un pont de bateaux fut jeté à Rasasna; les 3e et 4e corps, la cavalerie, la garde impériale, le passèrent et se portèrent rapidement sur la route de Smolensk, tandis que les 1er et 8e corps, déjà placés à Dubrowna et Orcha, marchaient dans la même direction, et que le 5e corps, passant le Dniéper à Mohilow, appuyait le mouvement par la droite. Toutes ces manœuvres furent exécutées avec une rapidité et une précision à laquelle les Russes ont rendu justice. L'Empereur partit de Witepsk le 13, il passa le Dniéper à Rasasna; déjà, le 14, l'avant-garde ennemie, postée à Krasnoi, fut vivement repoussée par le roi de Naples et le maréchal Ney.

Le 15, le quartier général était à Koritnya, et l'avant-garde s'approchait de Smolensk. L'Empereur, trop occupé des opérations militaires, ne voulut recevoir aucun compliment pour le jour de sa fête; il passa la soirée à questionner les prisonniers avec grand détail, et leurs rapports, joints aux mouvements rapides des armées russes, donnèrent lieu de croire que Smolensk était évacuée.

Le 16, à la pointe du jour, quelques officiers du quartier général et beaucoup de domestiques qui allaient en avant pour faire les logements trouvèrent l'avant-garde aux prises avec les ennemis, et l'on apprit bientôt que la nouvelle de l'évacuation de la ville était fausse. En effet, le général Barklay, qui couvrait Smolensk sur l'autre rive du fleuve, voyant le mouvement général de notre armée par la rive gauche, s'y était reporté précipitamment; il avait ordonné au prince Bagration d'occuper en arrière Dorogobuje, sur la route de Moscou, pour couvrir ses communications avec cette capitale, et il se préparait à défendre lui-même Smolensk.

L'Empereur mit ses troupes en mouvement, et l'arrière-garde ennemie se repliant successivement, nous arrivâmes le soir devant les murs de la ville.

Smolensk est célèbre dans les anciennes guerres de la Russie et de la Pologne, qui se la disputèrent longtemps; mais la Pologne l'ayant cédée depuis près d'un demi-siècle à la Russie, elle est devenue entièrement russe. Ses hautes murailles, garnies de tours, attestaient encore à nos yeux son ancienne importance. Les fortifications étaient loin d'être construites dans le nouveau système, et d'offrir, pour une défense régulière, les avantages que présentent nos places de guerre; mais le grand développement de ses murailles sur une étendue de près de quatre mille toises, leur hauteur de vingt-cinq pieds, leur épaisseur de dix, le large fossé et le chemin couvert qui en défendaient les approches, rendaient difficile une attaque de vive force; les remparts étaient garnis d'une nombreuse artillerie, les faubourgs en avant de l'enceinte retranchés, les maisons crénelées.