Sur l'autre rive du Dniéper s'élève un faubourg en amphithéâtre; l'armée russe était en position sur les hauteurs qui dominent ce faubourg, prête à soutenir au besoin les divisions qui allaient défendre Smolensk.

L'Empereur reconnut dans la soirée toute l'enceinte de la ville; il plaça son armée en demi-cercle, appuyant les deux côtés au Dniéper; le 3e corps à l'extrême gauche; puis, successivement, les 1er et 5e corps; enfin, la cavalerie du roi de Naples à l'extrême droite; la garde impériale en réserve derrière le centre avec le quartier général. Le 4e corps était resté en arrière; le 8e ayant fait un faux mouvement, n'arriva pas.

La nuit se passa au bivouac, et, contre notre attente, la matinée du lendemain fut tranquille. J'ai su, depuis, que l'Empereur croyait être attaqué par les Russes sous les murs de la ville, et qu'il préférait les attendre. Cependant, à deux heures, voyant que rien ne paraissait, il ordonna l'attaque. Les troupes des 3e et 1er corps enlevèrent les faubourgs; les Russes, chassés du chemin couvert, rentrèrent dans la place. Les batteries de brèche ouvrirent leur feu; mais l'épaisseur des murs était telle que le canon n'y produisait que peu d'effet. J'eus lieu de m'en convaincre par moi-même, ayant reçu l'ordre de l'Empereur de visiter les batteries; et, d'après l'avis unanime des officiers d'artillerie, il renonça au projet de livrer l'assaut le soir même, et fit cesser le feu, remettant au lendemain la prise de la ville.

En retournant aux tentes, on parla de l'affaire du jour; les anciens officiers de l'armée d'Égypte disaient à demi-voix que l'épaisseur des murailles de Smolensk leur rappelait celles de Saint-Jean d'Acre.

Le 18, à la pointe du jour, quelques soldats, voyant les remparts dégarnis, pénétrèrent dans la ville, et rendirent compte qu'elle était abandonnée; on en prit possession sur-le-champ; les Russes l'avaient incendiée la nuit en la quittant; les ponts étaient brisés, et l'armée russe rangée sur la rive droite. Une fusillade très-vive s'établit entre les deux rives, et dura tout le jour, pendant que nous travaillions à la construction des ponts. Le soir et dans la nuit, le général Barklay continua sa retraite par la route de Moscou, après avoir brûlé le faubourg de la rive droite. Le quartier général s'établit à Smolensk.

Le 19, le 3e corps, suivi du 1er, passa le Dniéper, et poursuivit l'ennemi; le maréchal Ney l'atteignit près de Valutina-Gora, à deux lieues de Smolensk, et le battit complétement après une vive résistance. Le 8e corps avait reçu l'ordre de passer le Dniéper, au-dessus de Smolensk, pour prendre l'ennemi à revers; ce corps d'armée resta encore en arrière, et son absence empêcha de compléter le succès de la journée: j'ignore quelle cause retarda sa marche ou fit changer sa direction. Quoi qu'il en soit, l'Empereur en garda rancune au duc d'Abrantès, et refusa de le recevoir la première fois qu'il se présenta devant lui.

Le 3e corps déploya dans cette journée une valeur si brillante, que les Russes crurent avoir affaire à la garde impériale; l'Empereur, qui n'avait-pas été présent au combat, se porta le lendemain sur le champ de bataille; il passa en revue sur le terrain, et au milieu des morts, les troupes qui avaient combattu la veille. Après leur avoir témoigné sa satisfaction et donné des regrets à la perte du général Gudin, tué à la tête de sa division, il accorda aux régiments beaucoup de grâces et d'avancements. Le 127e, de nouvelle formation, reçut une aigle.

L'avant-garde se remit à la poursuite de l'ennemi, et l'Empereur rentra dans Smolensk pour méditer de nouveaux plans.

Notre perte, dans les combats de Smolensk et de Valutina, s'élevait à plus de huit mille hommes; celle de l'ennemi était plus considérable sans doute, et cependant ce n'était point là une de ces victoires complètes qui peuvent amener la paix. Nous ne faisions pas un seul prisonnier; l'armée russe se retirait toujours dans le meilleur ordre, et reprenait en arrière une autre position. Beaucoup d'entre nous crurent que l'Empereur allait s'arrêter et établir de nouveau son armée entre la Dwina et le Dniéper, avec d'autant plus d'avantages que la prise de Smolensk le rendait maître des deux rives du Dniéper; le 10e corps pouvait encore prendre Riga avant la fin de la campagne, et, en passant l'hiver dans cette position, l'armée réparait ses pertes, le gouvernement de la Lithuanie achevait de s'organiser, et cette province nous fournissait bientôt des troupes sur le dévouement desquelles nous pouvions compter. Ce plan eût peut-être été le plus sage; mais l'Empereur, accoutumé à maîtriser les événements, ne pouvait s'en accommoder; il voulait une bataille, et il pensa qu'en poussant vivement les Russes sur la route de Moscou, il les forcerait tôt ou tard à livrer cette bataille décisive si longtemps attendue, et dont la conséquence devait être la paix. Cependant, en marchant en avant, on devait se résigner à tous les sacrifices; on devait s'attendre avoir les villages brûlés, les habitants dispersés, les grains, les bestiaux et les fourrages détruits ou enlevés. La manière dont les Russes avaient traité Smolensk prouvait qu'aucun sacrifice ne leur coûterait pour nous faire du mal et gêner nos opérations. Le roi de Naples, toujours à l'avant-garde, ne cessait de répéter que les troupes étaient épuisées, que les chevaux, qui ne mangeaient que de la paille des toits, ne pouvaient plus résister à la fatigue, et que l'on risquerait de tout perdre en s'engageant plus avant; son avis ne prévalut point, et l'ordre fut donné de continuer la marche.

Le quartier général prit quelques jours de repos à Smolensk, si l'on peut appeler repos un séjour dans une pareille ville. Nous avions trouvé, en y entrant, l'incendie établi sur plusieurs points, les blessés russes périssant dans les flammes et les habitants fuyant leurs maisons; on vint à bout d'arrêter le feu, et les maisons que l'on sauvait de l'incendie étaient livrées au pillage. Au milieu de ce désordre, les habitants avaient disparu; mais, en entrant dans l'église cathédrale, on les trouvait entassés les uns sur les autres, couverts de haillons et mourant de faim. L'Empereur témoigna le plus grand mécontentement de ces excès; un soir il fit battre la générale pour rassembler toute la garde, qui faisait la garnison; il assigna un quartier à chaque régiment et donna des ordres sévères pour faire cesser le pillage.