Avant son départ, il prit soin de l'administration de ses nouvelles conquêtes; il nomma un gouverneur et un intendant de la province de Smolensk; il y organisa un second grand dépôt, des magasins de vivres et un hôpital.
L'armée marcha sur trois colonnes. Le roi de Naples commandait l'avant-garde; les 1er, 3e et 8e corps, la garde impériale et le quartier général le suivaient sur la grande route.
Le 5e corps formait la colonne de droite, et le 4e celle de gauche; tous deux à une ou deux lieues de la route.
La route de Smolensk à Moscou traverse de vastes plaines, entrecoupées de quelques collines. On trouve aussi des forêts aux environs de Dorogobuje et de Viasma. Le pays est fort peuplé, les champs cultivés avec soin; les villages bâtis en bois comme dans le reste de la Russie. Les villes se distinguent par leurs maisons de pierre et par leurs nombreux clochers; quelquefois on rencontre des châteaux magnifiques, surtout en approchant de Moscou. Il est facile de s'apercevoir, sans consulter la carte, que l'on vient de quitter la Pologne. Les Juifs ont disparu, et les paysans russes, aussi éloignés de la liberté et de la civilisation que les paysans polonais, ne leur ressemblent cependant en aucune manière; les premiers sont grands et forts, les seconds chétifs et misérables; ceux-ci sont abrutis, ceux-là ne sont que sauvages. Dans une guerre ordinaire, ce pays pourrait offrir quelques ressources; mais, à cette époque, l'armée russe, fidèle à son système, brûlait les maisons et détruisait tout sur la route; nous la suivions en achevant de ravager ce qui lui avait échappé. Il était impossible d'atteindre l'infanterie ennemie, l'avant-garde n'avait à combattre que leur cavalerie légère, qui ne se défendait elle-même que pour laisser le temps à l'armée d'opérer tranquillement sa retraite. L'activité du roi de Naples était au-dessus de tout éloge, ainsi que sa bravoure. Jamais il ne quittait l'extrême avant-garde; c'était là qu'il dirigeait lui-même le feu des tirailleurs et qu'il restait exposé aux coups de l'ennemi, auquel sa toque et ses plumes blanches servaient de point de mire.
L'Empereur, croyant chaque jour voir les Russes s'arrêter pour livrer bataille, se laissait ainsi entraîner sur la route de Moscou, sans consulter la fatigue des troupes et sans songer qu'il n'était déjà plus en communication avec les autres corps d'armée.
Le quartier général fut, le 25, à Dorogobuje; le 26 et le 27 à Slavkowo, le 28 près Semlivo, le 29 à une lieue de Viasma, le 30 à Viasma, le 31 à Velicsevo, et le 1er septembre à Gyat, à trente-huit lieues de Moscou. Nous donnâmes des regrets particuliers à la petite ville de Viasma, dont les maisons étaient dévorées par les flammes. L'Empereur, en la traversant, rencontra des soldats occupés à piller un magasin d'eau-de-vie qui brûlait. Cette vue le mit en fureur; il s'élança au milieu d'eux en les accablant d'injures et de coups de cravache. L'impossibilité d'atteindre l'armée russe, et les ravages qu'elle commettait sur notre passage, contrariaient ses projets et lui donnaient une humeur dont ceux qui l'entouraient étaient souvent victimes. Il apprit enfin à Gyat que l'ennemi s'arrêtait pour lui livrer bataille; jamais nouvelle ne fut mieux reçue.
Le général Kutusow venait de succéder au général Barklay dans le commandement de l'armée russe; l'empereur Alexandre mettait toute son espérance dans ce nouveau général, et sa confiance était partagée par l'armée et par la nation. Pour la justifier, Kutusow résolut de livrer une bataille générale, et d'ailleurs l'approche de Moscou rendait ce parti nécessaire. L'empereur Alexandre s'était rendu dans cette ville au mois de juillet; sa présence y avait causé le plus grand enthousiasme; les corps de la noblesse et des marchands réunis avaient unanimement voté d'immenses levées d'hommes et d'argent; on leur avait donné l'assurance positive que jamais l'ennemi n'entrerait à Moscou. Tout faisait donc un devoir au général russe de tenter le sort d'une bataille avant de livrer la ville. Kutusow choisit la position de Borodino, derrière le ruisseau de Kologha, à cinq lieues en avant de Mojaisk et à vingt-cinq lieues de Moscou. L'Empereur, en étant informé, prévint les généraux, et passa trois jours à Gyat pour faire ses dispositions. L'armée se remit en marche le 4, et repoussa l'avant-garde ennemie. Le 5 au matin, nous étions en présence.
Le général Kutusow avait réuni en ordre de bataille 100,000 hommes d'infanterie et 30,000 chevaux, en y comprenant les deux armées russes, augmentées par les renforts qu'il venait de recevoir et par la milice de Moscou.
Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuyée à la Moskowa, et défendue par de nombreuses batteries; le centre était placé derrière un ravin et protégé par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifiée également par une redoute. Une autre redoute, construite à douze cents toises devant le centre, servait, pour ainsi dire, d'avant-garde à cette position. L'Empereur en ordonna l'attaque. Le 5 au matin, le général Compans, du 1er corps, l'enleva et s'y maintint après qu'elle eut été prise et reprise trois fois. Notre armée s'approcha alors et campa vis-à-vis de la position des ennemis. L'Empereur fit dresser ses tentes sur une hauteur, près de la route en arrière du village de Waloinéva. La garde impériale campait en carré autour de lui.
La journée du 6 fut employée à reconnaître la position de l'ennemi et à placer les troupes en ordre de bataille. L'Empereur résolut d'attaquer le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes élevées sur ces points. Il plaça, en conséquence, le 5e corps à la droite sur la vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis-à-vis les grandes redoutes, la cavalerie derrière eux, près la redoute qu'on avait prise la veille, la garde impériale en réserve; le 4e corps à l'extrême gauche, près du village de Borodino. Le total des présents ne dépassait pas 120,000 hommes. On assure que l'on proposa à l'Empereur de manœuvrer sur sa droite pour tourner la gauche de l'ennemi et le forcer à quitter sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps nécessaire, et il craignit de la laisser échapper.