Nous passâmes cette journée tout entière au quartier général, et l'impression qu'elle nous fit n'est point sortie de ma mémoire. Il y avait quelque chose de triste et d'imposant dans l'aspect de ces deux armées qui se préparaient à s'égorger. Tous les régiments avaient reçu l'ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fête. La garde impériale surtout paraissait se disposer à une parade plutôt qu'à un combat. Rien n'était plus frappant que le sang-froid de ces vieux soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquiétude ni enthousiasme. Une nouvelle bataille n'était à leurs yeux qu'une victoire de plus, et, pour partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.

Dans la soirée, M. de Beausset, préfet du palais, arriva de Paris, et présenta à l'Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance parut d'un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de près; il venait d'Espagne et apportait à l'Empereur les détails sur la situation de nos affaires après la perte de la bataille de Salamanque. Napoléon, malgré ses graves préoccupations, l'entretint toute la soirée.

Le 7, à deux heures du matin, les deux armées étaient sur pied; chacun attendait avec inquiétude le résultat de cette terrible journée. Des deux côtés, il fallait vaincre ou périr; ici, une défaite nous perdait sans ressources; là, elle livrait Moscou et détruisait la Grande Armée, seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d'autre, on n'avait rien négligé pour enflammer l'ardeur des soldats; chaque général parlait aux siens le langage qui convenait à leurs idées, à leurs habitudes. Dans l'armée russe, des prêtres, portant une image révérée, parcouraient les rangs; les soldats recevaient à genoux leurs bénédictions, leurs exhortations et leurs vœux; le général Kutusow rappelait aux soldats les sentiments de religion dont ils étaient pénétrés: C'est dans cette croyance, s'écriait-il, que je veux moi-même combattre et vaincre. C'est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux mourants verront la victoire. Soldats, pensez à vos femmes et à vos enfants qui réclament votre protection; pensez à votre Empereur qui vous contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie, avec le sang de l'agresseur et de ses légions. Dans l'armée française, les maréchaux, réunis à l'Empereur près de la grande redoute, reçurent ses derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s'écria: Voilà le soleil d'Austerlitz! On battit un ban dans chaque régiment, et les colonels lurent à haute voix la proclamation suivante: Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée; désormais, la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou! Les soldats répondirent par des acclamations; un coup de canon fut tiré, et l'affaire commença.

Au même signal la garde impériale et les officiers d'état-major partirent du camp; nous nous réunîmes tout près de la redoute qu'on avait prise la veille, et devant laquelle l'Empereur s'était établi. L'attaque devint générale sur toute la ligne, et, pour la première fois, l'Empereur n'y prit personnellement aucune part. Il resta constamment à un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous les généraux et donnant ses ordres aussi bien qu'on peut les donner de loin. Jamais on ne vit plus d'acharnement que dans cette journée; à peine manœuvra-t-on; on s'attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e corps enlevèrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande redoute de droite fut prise par un régiment de cuirassiers, reprise par l'ennemi, enlevée de nouveau par la 1re division du 1er corps, détachée auprès du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et soutint un mouvement que fit la droite de l'armée russe pour tourner la position. Je fus envoyé en ce moment auprès du vice-roi, que je trouvai au centre de ses troupes, et je fus témoin de la valeur avec laquelle il repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de bataille apportait la nouvelle d'une action héroïque. Déjà sur toute la ligne nous étions vainqueurs; les Russes, repoussés de toutes leurs positions, et cherchant en vain à les reprendre, restaient pendant des heures entières écrasés sous le feu de notre artillerie; à deux heures ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le maréchal Ney demanda alors à l'Empereur de faire au moins avancer la jeune garde, pour compléter la victoire; il s'y refusa, ne voulant, a-t-il dit depuis, rien donner au hasard. Le général Kutusow se retira dans la soirée. Nos troupes, accablées de lassitude, purent à peine le poursuivre. Les corps d'armée bivouaquèrent sur le terrain.

La perte fut excessive de part et d'autre[29]: elle peut être évaluée à 28,000 Français et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du côté de l'ennemi le prince Eugène de Würtemberg et le prince Bagration; du nôtre, le général Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le général Caulaincourt, frère du duc de Vicence et aide de camp de l'Empereur. Ce dernier fut vivement regretté au quartier général, où il était fort aimé. Il avait été chargé de remplacer le général Montbrun, et il fut tué dans la grande redoute. Un grand nombre d'officiers de tous grades restèrent sur le champ de bataille.

Le lendemain matin, le 5e corps manœuvra par la droite pour se porter sur Moscou par la vieille route. Le général Kutusow, craignant d'être coupé, décide sa retraite entière.

L'Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il était horrible et littéralement couvert de morts; on y voyait réunis tous les genres de blessures et toutes les souffrances, les morts et les blessés russes cependant en bien plus grand nombre que les nôtres. L'Empereur visita les blessés, leur fit donner à boire, et recommanda qu'on en prît soin. Le même jour l'armée continua son mouvement, toujours sur trois colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait compléter la victoire, et c'était là que l'Empereur s'attendait à signer la paix. L'avant-garde russe défendit quelque temps Mojaisk pour laisser le temps de l'incendier. Le quartier général s'y établit le 10.

Ce fut alors que le prince de Neufchâtel me proposa de demander à l'Empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec reconnaissance, et, ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk pour rejoindre mon nouveau régiment.

Je termine ici la première partie de mon récit; dans la seconde, je n'écrirai plus que l'histoire du 4e régiment et celle du 3e corps, dont ce régiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des opérations du reste de l'armée, afin qu'on ne perde point de vue l'ensemble de ce grand mouvement, et qu'on puisse juger quelle part le 3e corps y a prise.

DEUXIÈME PARTIE.